Ici et maintenant

Groupe belge de la Fédération anarchiste

Et maintenant, qu'est-ce qu'on fait ?

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Et maintenant, qu’est-ce qu’on fait ? Où est-ce qu’on en est à présent ? Dans l’entre-deux du confinement. Pas encore tout-à-fait déconfinés, déconfinées. Pour ça, faudrait quand-même le feu vert pour des retrouvailles sans barrière ni distance avec la familles, les amis, et de se côtoyer dans les restos, les bistros, les cinés, les théâtres, les concerts. Et puis sans doute qu’il faudrait arriver à comprendre les intérêts de chacun, de chacune. Jamais, ou rarement, il n’a semblé aussi compliqué de faire le tri. On vient de vivre un gros truc. Le machin qui tiendra un peu de place dans les livres d’histoire. Peut-être pas tant que ça finalement. Mais tout de même un peu. Une fois dans l’histoire, la première, la population mondiale, en grande partie, a été invitée à demeurer confinée, c’est à dire à rester enfermée chez soi, ce qu’elle a fait avec une docilité qui pourrait rendre perplexe. Pas la population d’une ville, pas la population d’un pays. Non, plus, beaucoup plus. Au 24 mars, le chiffre de 2,6 milliards de personnes a été avancé (par exemple par LCI ici ou 2,45 milliards par La Tribune ici). Cela signifie qu’en soi, la pandémie en elle-même n’est pas tellement l’événement majeur, mais bien plutôt le confinement généralisé. D’autres pandémies ont eu lieu dans le passé, aussi contagieuses, aussi meurtrières. Et d’autres malheurs par ailleurs. Les guerres, les génocides et les famines, sur ce point, conservent de très loin leur place en haut du classement. Ce qui, par ailleurs, ne signifie pas que la pandémie ne constitue qu’un aspect anecdotique des événements toujours en cours. Indubitablement, la pandémie représente le fait central : un virus transmis de l’animal à l’humain (zoonose) a commencé à infecter une quantité significative de personnes au début l’année 2020. Le foyer se situe à Wuhan, en Chine. La propagation du virus à l’échelle a probablement été favorisée par les moyens actuels de déplacement (l’avion, en premier lieu). Jusque là, peut-on dire que tout cela aurait pu être évité ? Pas sûr. Pas sûr du tout. Du moins, cela dépend des critères que l’on adopte. Il aurait fallu éviter de bonne heure l’extension sans mesure de l’activité et de la présence humaines, rognant sans cesse l’habitat naturel d’espèces animales sauvages. On peut renvoyer à une vidéo de Marc Bettinelli, publiée le 19 avril 2020 sur le site du journal Le Monde ici. Il aurait fallu changer de manière brutale et radicale les modalités contemporaines de l’échange, du commerce, de la consommation, de la mobilité, à l’échelle planétaire. Autant dire : peine perdue.

De plus en plus de gens sont tombés malades. Gravement. En Chine, d’abord, on l’a dit, puis en Italie, puis dans toute l’Europe et le monde entier. Des régions auront été moins impactées que d’autres. C’est un autre fait. Mais les pays d’Europe et les Etats-Unis ont senti un vent de panique leur souffler dans les bronches en voyant qu’on avait peut-être, dans le discours officiel des instances politiques, minimisé la gravité de la maladie. Le corona virus, on en meurt. Les personnes fragilisées, les plus âgées, s’avèrent les plus en danger. La courbe des morts s’est mise à grimper, en Italie, en Espagne, en France, en Belgique. Le personnel soignant s’est retrouvé en première ligne, subissant les conséquences d’une vingtaine d’années de politiques néolibérales, d’austérité, de réduction du personnel, de restrictions et de coupes budgétaires. Tout cela aurait-il pu être évité ? En grande partie, probablement. Il aurait fallu refuser de considérer des secteurs prioritaires comme l’éducation, la lutte contre les inégalités sociales, et la sécurité sociale, à quoi il faut rattacher le secteur des soins de santé, comme des secteurs secondaires, ou susceptibles d’être soumis aux principes de la rentabilité et de la compétitivité. Là où le capitalisme voit des dépenses, il aurait fallu parler d’investissement dans le capital humain. Encore que l’expression soit déplaisante au possible. Juste se demander : à quoi sert la prospérité ? Non, mieux : à quoi bon la prospérité si l’éducation, la qualité de vie de l’ensemble de la population, l’accès aux soins de santé, ne demeurent pas l’objectif même à atteindre ? Qu’est-ce qui demeure central, toujours et partout, ici et maintenant, si ce n’est la santé, le bien-être, le savoir ? A cet égard, la solidarité constitue à la fois le moyen et le but, si l’on aspire à une société où ces communs, ces biens, sont destinés à être partagés avec le plus grand nombre. Et non réservés à une élite. Pas même au mérite ! La santé, le bien-être, le savoir sont des dus. Même le pire des connards ou la pire des crapules ne devraient pas pouvoir en être privés. Il faut aspirer à une solidarité sociale qui ne laisse personne en arrière, et non à la prospérité économique. Le ruissellement, ça ne marche pas.

Beaucoup de victimes à déplorer, à ce stade, on ne va pas se cacher la vérité. Les chiffres ne dispensent pas de penser. Mais on peut commencer avec eux, au moins pour se faire une idée. Sans oublier tout le reste. Parlons pas de dommages collatéraux : le stress, l’épuisement, la détresse, du personnel médical, des familles des victimes… Ces gens qui ont du vivre leurs derniers moments dans l’isolement… Les personnes atteintes d’autres types de pathologie qui ont dû compter avec des services débordés… Ces victimes là, pourra-t-on les dénombrer un jour ? Celles et ceux, ouvriers, employés, qui ont poursuivi une activité professionnelle dans un secteur reconnu prioritaire, pour des raisons économiques (entreprises) ou simplement parce qu’il s’agit de commerces de première nécessité... Le personnel a continué à bosser, on n’est pas certain du tout que les conditions de sécurité sanitaire aient toujours été respectées... Le chiffre de 75% d’entreprises contrôlées qui s’avèrent être en infraction est avancé par le journal Le Soir le 8 mai 2020 ici. Les autres commerçants et commerçantes, ce qu’on appelle les petites et moyennes entreprises, ou encore les petits indépendants, au premier rang desquels le secteur Horeca, vont probablement peiner considérablement pour rattraper la perte énorme de la période de confinement. Si seulement cela pouvait leur inculquer l’intérêt de la lutte sociale et que nul n’a à y gagner dans l’exploitation de la force de travail d’autrui !… Quant au secteur culturel, il s’apprête aussi à sortir les grandes rames pour galérer - voire continuer à galérer de plus belle : artistes, comédiens, comédiennes… L’école, qu’en dire ? Les gosses auront perdu une partie de leur scolarité. On peut essayer de rattraper cela ou se dire qu’ils auront peut-être appris autre chose de cette période. A moins de se demander s'il n’est pas temps de commencer à leur enseigner autre chose, et autrement. Il est possible de craindre un tsunami psychologique dans les semaines à venir, conséquence des conditions de confinement (isolement, stress, anxiété, deuils douloureux, conditions liées au télétravail, etc.) comme indiqué dans un titre de La Libre ici. Bref, comme des cons, déconfiné·e·s, mais pas sorti·e·s de l’auberge. Pas de prise de position en l’occurrence, simplement un panorama des craintes et des plaintes qu’on entend un peu partout, dans toutes les couches de la société.

Les conséquences de la crise risquent de se faire sentir profondément, à plus d’un titre, et il est encore trop tôt pour les calculer : accroissement des inégalités, augmentation des troubles psychologiques liés au confinement,... Une crise sociale et économique se profile à l’horizon et la meilleure, c’est qu’en fait, ce sera la conséquence d'une crise économique que les gouvernements et le patronat comptent bien faire payer à la population, à coup de nouvelles mesures d’austérité. Parions que sous peu on va nous faire le coup d’en appeler à notre civisme et à notre sens des responsabilités pour accepter les sacrifices qui favoriseront hypothétiquement la relance économique. Reprendre la croissance où on l’avait laissée. Retour à la normale. On veut bien qu’il a fallu suspendre une partie de l’activité économique, mais maintenant ça suffit, il faut fermer la parenthèse et repartir du bon pied. Tel est le discours que la classe politique, dans son allégeance à la FEB et au grand patronat, sert de bon cœur à une population traumatisée, qui peine à penser l’exercice de ses libertés dans de telles conditions. On a gardé les bêtes à l’étable une grande partie du printemps, elles trépignent à l’idée de ressortir à nouveau. Et quand elles peuvent enfin retrouver le plein air, ce qui les attend, c’est le joug et le labour. Et les magasins.

Est-ce qu’on n’aura rien appris de cette parenthèse ? Est-ce qu’à la clé, on y trouve une forme de prise de conscience des futur·e·s lésé·e·s de l’affaire ? Faudrait donc penser qu’à l’inverse du discours encourageant à la reprise, on trouve des paroles de révolte, de colère, de rupture avec le modèle qui nous a conduits là. Seulement voilà, on se trompe en pensant qu’il suffit de dire que rien ne sera plus jamais comme avant. Parce qu’il ne suffit pas de le dire, et d’une, pour que cela se passe – c’est le travers du performatif pathétique. Mais aussi, de deux, parce que c’est oublier que beaucoup, beaucoup, vraiment beaucoup de monde appelle de ses vœux un retour “à la normale”. Quelle normale ? Les habitudes de consommation, de mobilité et de loisirs, pardi (qui toutes reposent sur un certain mode de production des biens) ! Les magasins, la bagnole, les sorties, et peut-être même le travail, d’une certaine façon. On risque donc bien de n’avoir rien appris, de tout ça. Sauf peut-être sur soi-même. Mais celles et ceux-là savaient déjà qu’ils et elles aspiraient à sortir de la société de consommation, des énergies fossiles, du stress, du bruit, de l’esclavage salarial, de la pollution, du gaspillage, de la maltraitance environnementale, des inégalités sociales, de l’éducation qui les reproduit, des inégalités de richesse qui les entretient, et de l’absence d’alternative politique pour favoriser la révolution sociale. “Après le Covid, la colère”, et puis après ? On va aller vers où, vers quoi ? Mettons que la colère soit largement partagée, dans la population, depuis les plus démunis jusqu’à la classe moyenne supérieure ? Déjà ça, c’est pas gagné. Parce que tout le monde n’est pas en colère pour les mêmes raisons, et n’aspire pas aux mêmes solutions. Parce que pour certains, le retour à la normale, c’est avant tout aussi le retour d’un certain nombre de privilèges (qui n’avaient pas été complètement perdus, n’est-ce pas, juste suspendus dans le pire des cas). Alors on laisse de côté les classes moyennes supérieures ? Voire les classes moyennes dans leur ensemble ? Et on vise quoi, on vise qui ? Seulement les classes laborieuses et les chômeurs ? Il y a fort à craindre que ça fasse pas grand monde, au final. Il importe de bien se poser la question : cette crise est-elle un catalyseur ? Et si oui, de quoi ? Et pour qui ?

Par décence, il ne pourra pas être dit que la pandémie aura eu de bons côtés. La pandémie en elle-même, non. Bien entendu. Tout en nous se révolte à l’idée même de le penser. Mais le confinement, demandions-nous plus haut ? Mais la mise à l’arrêt de la frénésie de nos comportements en matière de consommation, de mobilité, de production, de loisirs / divertissements ? D’accord, on a mis sur pause et ça a eu du bon. La pollution a diminué de manière considérable, comme le signalent les observations de l’Agence spatiale européenne, ici. Pollution sonore, aussi. Mais si rien ne change ? Une minorité (composée d’adeptes de la décroissance et de contestataires) se retrouve au pied du mur, contrainte par ce retour à la normale à sacrifier, oublier, abandonner, mettre au rencart une bonne fois pour toutes ce moment suspendu où les bagnoles et les avions ont interrompu provisoirement leur va et vient frénétique. Reprendre chacun sa place dans le trafic. Rappelons que le 1% à qui profite ce mode de vie, reposant sur le travail d’autrui, ne subit pas l’inconfort des files d’attente et des embouteillages. Et quand ça se produit, ce n’est pas de la même façon. Retrouver les caddies remplis de denrées emballées, suremballées, importées de loin, voire de très loin, mais pour pas cher parce que la main d’oeuvre, là-bas, c’est pour rien. Retrouver le chemin du travail, avec ses horaires, son métro, ou auto, boulot, dodo, ses relations hiérarchiques toxiques et malveillantes, mais en fait, par-dessus tout, la contrainte d’y passer un temps dingue à y faire quelque chose, qu’on aime ou qu’on n’aime pas, pour gagner de l’argent (qui permet de rembourser les crédits), sans pouvoir consacrer ce temps-là à reprendre le pouvoir sur sa propre existence. Perdre sa vie à la gagner, air connu. Mais toujours si peu contredit ! Cette nécessité impérieuse du temps d’occupation du travail relève de l'évidence la moins remise en question, sans doute parce qu’on craindrait trop de se demander si l’on trouverait à quoi s’occuper sans cela. Le confinement a été contraint, par décision politique, en se fondant sur le ressort de la peur, principalement. Et en jouant sur celui de l’autorité des experts. Les libertés fondamentales ont été suspendues, et la docilité des populations a été eu rendez-vous. Qui aurait cru cela possible : suspendre toutes nos activités quotidiennes, travail école, consommation, mobilité, rassemblement, etc. ? On dira : il a bien fallu. Oui, il a bien fallu. Peut-être existait-il des alternatives. Dans l’urgence, pour soulager les travailleurs et travailleuses de la santé, il a bien fallu faire preuve de responsabilité. Mais nous autres anarchistes, nous pensons que de telles décisions pourraient être prises par consensus, en assemblées, sur le mode du communalisme libertaire par exemple. Non sur le mode de la posture martiale (« Nous sommes en guerre ») ou de l’autorité bienveillante (« C’est pour votre bien »). A quoi conduit l’obéissance, tout de même. Certainement pas à la rupture en tout cas. Et maintenant, qu’est-ce qu’on fait ? Rester chez soi, pour y disposer d’un temps de loisir de qualité ? Le confinement n’aura pas pu nous l’apprendre parce que c’est arrivé sous contrainte. Et parce que le télétravail a rattrapé bon nombre des confinés, assignés à résidence avec nécessité de continuer à rendre des comptes à un employeur. Oui, nous sommes ou serons bientôt libres de circuler à nouveau, de nous rassembler, de nous réunir. Mais nous retrouvons aussi tant d’obligations, d’impératifs, d’ordre établi. La distanciation des contraintes ? Le volet positif de la soi-disant « distanciation sociale ». Oui, aux yeux de certain·e·s, le confinement aura représenté une opportunité, peut-être provisoire, peut-être illusoire, de bousculer l’ordre établi.

Le confinement nous aura-t-il appris la décroissance ? Non, certainement pas. Parce que la décroissance, c’est pas ça. On résume souvent par le slogan : “Moins de biens, plus de liens.” Or les liens, justement, c’est là que le bât a blessé. SI seulement on arrivait à se dire que ce ne sont pas les magasins qui nous ont manqué, mais que c’est de pouvoir rencontrer la famille, les amis, les serrer dans nos bras, leur taper sur l’épaule, ou d’aller au théâtre, au cinéma ou au bistro, à la bibliothèque, au foot ou au resto... Peut-être ainsi sortirions-nous un peu grandi·e·s de l’épreuve. Et bien décidé·e·s à affronter tout ce qui limite notre faculté à faire société de manière solidaire. 



Pour préparer le terrain d’un futur changement, appeler à l’insurrection est vain. Puéril même. Le temps de la propagande par l’écrit et par l’exemple est venu. En constituant à de petites échelles, parfois simplement au niveau de la cellule familiale, avec des collectifs, des groupes de quartier, des expériences alternatives, il se peut que l’inspiration en gagne d’autres. Cela ne peut et ne doit exclure d’autres voies, résolument collectives à l’échelle sociale. Mais il ne saurait être question d’attendre ce changement pour commencer à le vivre, même partiellement. C’est une question de désobéissance individuelle. Et aussi d’honnêteté et d’intégrité. Et maintenant, alors, qu’est-ce qu’on fait ? On va commencer par énoncer ce qu’on ne veut plus, de quoi on ne veut plus, et de quoi demain pourrait être fait. Et au lieu d’écrire un programme, il convient d’expérimenter localement des modes de vie en rupture avec les habitudes de consommation, de mobilité, de loisirs, de politique aussi, qui entretiennent l’illusion de la croissance et de la production comme vecteurs de la prospérité. L’anarchisme en cela est une pensée éminemment dynamique. Elle n’est pas figée, elle ne se recroqueville pas sur un programme, ou sur des modèles ou des autorités doctrinales passées ou présentes. Elle est par nature expérimentale. Elle teste, s'adapte, obtient des succès, se trompe aussi parfois. Et quand elle se trompe, elle tâche de tirer parti de ses erreurs. On ne sait pas répondre avec précision, quand on est anarchiste, à la question : et maintenant qu’est-ce qu’on fait ? Car la réponse n’est pas écrite à l’avance. Elle s’écrit en cours de route, en chemin, en expérimentant la liberté, l’égalité et la solidarité, sans maître ni dieu. Vers une société juste, sans pouvoir ni privilèges, mais privilégiant les capacités de chacune et chacun, dans le respect de l’environnement et de l'humain.

Chélidoine.

Groupe Ici et maintenant de la Fédération anarchiste

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