Ici et maintenant

Groupe belge de la Fédération anarchiste

Les ennemis de nos ennemis ne sont pas (forcément) nos amis

Rédigé par ici et maintenant 5 commentaires

Le comble pourrait paraître, aux yeux d’actuel·le·s contempteur·se·s de l’état, que les anarchistes se plient docilement aux mesures sanitaires imposées par le Comité de Sécurité Nationale, sous la caution d’experts suspects de complaisance avec le pouvoir. Imposées, oui, puisque leur entrée en vigueur est assortie des contrôles et sanction de rigueur, sous la férule des habituels « représentants de l’ordre », nos amis les flics. Imposées, oui, puisque, de fait, la consultation de la population demeure inexistante dans l’actuel régime qualifié de démocratique.

Sous des formes diverses, un discours circule qui, à première vue, pioche sans vergogne dans une phraséologie qui pourrait évoquer celle des anarchistes. Méfiance envers un État qui impose ses lois, établissement sournois d’une dictature sanitaire, diminution des libertés puis perte de la liberté… Les gens qui nous gouvernent tireraient prétexte d’un risque qualifié de négligeable pour jouer sur les peurs de la population et instaurer des mesures établissant le cadre d’une future et progressive tyrannie des actuels dirigeants de l’État. Le « peuple » qui se soumet aveuglément constituerait un ramassis de moutons, de larbins serviles qui n’osent pas se révolter contre ces diktats irrationnels.

En apparence, ça a la couleur de l’anarchisme, ça a le goût de l’anarchisme.

Mais ce n’est pas de l’anarchisme.

Oui, pour nous autres anarchistes, l’État continue de représenter l’ennemi à abattre.

Oui, toute dérive sécuritaire, toute forme d’exercice du pouvoir, toute violence légale, tout glissement vers une forme encore plus autoritaire de gouvernement, tout cela est un objet de détestation de la part des anarchistes.

Mais ne nous y trompons pas ! Les ennemis de nos ennemis ne sont pas forcément nos amis !…

On a d’abord envie de railler. Bonjour la prise de conscience !… 2020, il vous en a fallu du temps pour réaliser que l’État portait en lui toute une série de potentialités d’oppression. Il est significatif de constater que la majorité des milieux anti-mesures sanitaires, anti-masques, anti-vaccins, etc. appartiennent plutôt à des catégories favorisées de la population. Le soupçon se fait jour d’y voir une classe moyenne, plutôt à l’abri du besoin en général, qui crie au complot de l’État menaçant de réduire « nos » libertés. Nos libertés, en l’occurrence, il s’agit d’abord de leurs privilèges. Dans bien des cas, il s’avère que le glissement vers la droite les entraîne à assumer ouvertement et à afficher leur ralliement au « mouvement » (on ne sait trop comment le qualifier) xénophobe, homophobe et anti-féministe Q-anon.

Autre soupçon : pour ces personnes, il ne s’agit pas de tirer prétexte de la « soi-disant pandémie » pour stopper toute une série de chaînes de production, où se trouvent des ouvriers et des ouvrières au travail, pourvoyeuses de biens de consommation. Au boulot, les larbins ! Ces pseudos révolutionnaires ignorent, comme ils l’ont toujours fait, les véritables enjeux sociaux de l’oppression économique.

Alors quoi ? Nous autres anarchistes, nous serions d’accord avec les décideurs, les dirigeants, les représentants du pouvoir ?!

Non.

Nous sommes d’abord solidaires. Nous pensons d’abord aux populations fragilisées, à risque, les plus exposées au risque mortel dont le virus du covid est potentiellement porteur. Nous pensons ensuite aux membres du personnel des soins de santé, les applaudi·e·s de 20h il y a quelques mois… Celles et ceux qui ont dit cet été : OK, la première vague est passée, mais faut se préparer pour la seconde au cas où. Faut des moyens, et des moyens humains d’abord, parce que nous, on n’en peut plus. Tirons les leçons de nos erreurs et anticipons !

Ce culot des élus et des élues… Venir affirmer sans honte avoir été pris par surprise, qu’ils ne s’attendaient pas à ça…

Du coup, la réponse ne s’est pas fait attendre : confinement, télétravail, fermeture des commerces non-essentiels, couvre-feu, surveillance et contrôles renforcés et sanctions à la clé.

Trouvons-nous, nous autres anarchistes, que ces mesures sont justes ?

Non.

Elles ne sont au fond ni justes ni injustes. Elles sont nécessaires. Elles sont nécessaires à défaut de mieux. Elles répondent de manière inadéquate à l’imprévoyance des politiques. Et nous n’allons pas non plus abaisser notre seuil de vigilance. Le couvre-feu : il semble que l'efficacité sanitaire en soit douteuse. Donc oui,nous conservons l'impression que l’État bourgeois prend toutes les mesures qu'il juge nécessaires pour limiter les libertés individuelles (usine/caserne, école /caserne, interdiction de manifestations, ordre de confinement à domicile, réglementer les déplacements…) D’autant plus que les pleins pouvoirs au gouvernement contrent les luttes et autorisent les patrons à contourner les droits au travail : excès de zèle, autoritarisme sanitaire, contournement du salaire garanti, exagération dans la mise au chômage temporaire… Non, les anars ne sont pas devenus de sages petits moutons dociles.

Y a-t-il un complot des politiques ?

Non.

Depuis quelques décennies, les politiques organisent la société selon des critères économiques, favorisant le profit et l’accumulation du capital dans les griffes dans d’un petit nombre de nantis. Ce n’est pas un complot. Ces agissements sont connus et se sont déroulés au grand jour. Hélas, nous déplorons que la pandémie permette d’accentuer encore d’avantage cette dynamique d’oppression : depuis le début de la crise, le nombre de chômeurs a augmenté de 186.000 unités, constatait la Banque nationale en juin dernier. On sent les premiers effets désastreux pour les prolétaires. Des réactions de colère et des luttes sont à prévoir. À espérer. Et nous en serons ! Sous le prétexte des conditions exceptionnelles provoquées par la pandémie, on a l'impression que les capitalistes et leur État mettent en place un système de contrôle social. A nous, travailleurs, travailleuses, avec ou sans emploi, de contester dès aujourd’hui ce qu'ils jugent nécessaire, pour pouvoir s’y opposer lorsque la situation sociale sera beaucoup plus critique, lorsque la crise économique naissante plongera les populations dans des conditions de vie calamiteuses et les poussera à se rebeller contre tout ce qui représente le pouvoir politique et économique.

Les mesures prophylactiques préservent-elles les gens des risques sanitaires ?

Tout le monde n’est pas épidémiologiste. Alors dans le doute, le bon sens nous incite à suivre le principe de précaution et à respecter les règles de distanciation physique, le port du masque, etc. même si c’est pénible, énervant, contraignant, inconfortable. Parce qu’en l’occurrence, il ne s’agit pas de sa propre santé, de sa propre vie, mais 1) du risque de contamination de personnes dont le virus pourrait mettre la vie en danger ; 2) d’éviter la saturation des services hospitaliers dont les conséquences constituent également un danger pour les personnes atteintes d’autres pathologies.

Voulons-nous vraiment d’une société où il faut choisir entre les malades que l’on soigne et les malades que l’on va laisser sans soin ?

Et pourtant, cela ne nous empêche pas de laisser libre cours à une société où l’on choisit qui est mis à l’abri des risques de contamination et qui doit continuer à y être exposé.

Confinement, télétravail… Oui, mais pas pour tout le monde. Allons-nous continuer de faire semblant d’ignorer que tant de travailleuses et de travailleurs sont tenus de demeurer entravés in situ dans les chaînes du salariat, pour permettre à l’économie de continuer à tourner ? La pression sur ces travailleurs et travailleuses-là existe et toute une série de mesures antisociales les contraignent à continuer le turbin sur des lieux de travail où les conditions sanitaires ne sont pas respectées. Les loisirs sont suspendus. Y a plus que bosser que tu peux faire !…

Masqué·e·s, nous le sommes, nous autres anarchistes du groupe Ici & Maintenant, même si le respect des consignes ne fait pas l’unanimité au sein de la Fédération anarchiste. Pour certain·e·s, « l’État ne peut pas m’obliger à porter un masque, et on n’est même pas assuré que cela serve à quelque chose ». Soit. Nous en revenons au principe de précaution. Certes le respect des consignes, ça marche quand il est librement consenti. Nous déplorons que ces mesures ne fassent l’objet que de si peu de consultation auprès des populations directement concernées, notamment sur le point du couvre-feu. Nous pourrions d’ailleurs ne pas les respecter. Ce n’est pas parce qu’un État nous indique quoi faire que nous nous en acquittons servilement. Pour nous, la désobéissance n’est pas un truc nouveau. Mais en ce moment, en attendant d’obtenir des certitudes mieux établies, nous ne voyons que la nécessité d’accomplir un devoir de solidarité. Ni docilité ni obéissance à une autorité que nous ne reconnaissons pas, et ce, pas plus demain qu’aujourd’hui, pas plus qu’hier.

Car là se situe un autre enjeu de taille : l’État, nous le contestons depuis la naissance du mouvement anarchiste. L’arbitraire des gouvernants, nous le combattions avant, nous le combattons encore et nous le combattrons demain.

Le « monde d’avant », nous l’avons combattu durant la Commune de Paris, nous l’avons combattu en Catalogne en 1936, nos frères et sœurs le combattent au Rojava, au Chiapas…

Le « monde d’après », c’est pour cela que luttent les anarchistes. Bien avant la crise sanitaire. Un monde d’après véritablement adelphique, de frères et de sœurs. Pas un monde d’après où des poignées de révolté·e·s de la onzième heure se bornent à restaurer l’exercice petit-bourgeois de quelques privilèges de classe. Mais une organisation égalitaire, libertaire, basée sur l’autogestion et les assemblées. Le programme n’existe pas, il n’est pas écrit à l’avance. Il reste à faire, toujours déjà, par chacune et chacun, dans le rassemblement d’une volonté collective qui préserve les aspirations individuelles de chacune et chacun.


Groupe Ici & Maintenant (Belgique) de la Fédération anarchiste

5 commentaires

#1  - Socialisme libertaire a dit :

Bonjour Camarades... et merci pour cet article.

Nous nous sommes permis de partager et de relayer pour diffusion (Blog, Fb, Twitter et Diaspora*) cet excellent article qui colle si bien à l'actualité !

★ Salutations libertaires et bonne continuation !

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#2  - ici et maintenant a dit :

Merci pour le partage, camarade !

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#3  - ex anar a dit :

Bonjour,

Généralement, je n'interviens pas sur internet. A propos du covid, devant l'absence de réactions dans le monde francophone issues de la gauche radicale ou des révolutionnaires au sens large, en tant qu'ex-anarchiste, j'ai voulu voir si quelques anarchistes réagissaient au passe sanitaire. Passe que je nomme "passe apartheid", cela correspond plus à ce qu'il est en pratique: créer une sous catégorie de personnes, aux droits amputés, aux libertés (de déplacement entre autre) restreintes.
Je suis malheureusement navré de constater, une fois de plus, lle désert actuel. Il est tout de même incroyable que même des esprits, supposés être critiques, n'aient même pas pensé à comparer si l'importance de l'épidémie actuelle est en relation avec les mesures prises ?
Aucune comparaison non plus avec le traitement des épidémies précédentes? Avant 2020, on isolait les cas, par la quarantaine, mais on ne séquestrait pas l'ensemble de la population.
Je pourrais simplement demander pourquoi l'évaluation du bénéfice-risque à propos des mesures prises contre le covid n'a jamais été entreprise, ou pourquoi le principe de précaution a été jeté à la poubelle à propos de vaccins développés hâtivement par l'industrie pharmaceutique ? A croire que les révolutionnaires pensent à présent que les entreprises sont devenues philanthropiques, incapables de corruption, et ont pensé à nous en développant ces vaccins...
Bref, tenir le discours convenu du "il faut sauver des vies à tout prix", quitte à sacrifier tout le reste, quitte à sélectionner les vies à sauver en suivant les directives étatiques relayées abondement par les médias : apparemment un retard de diagnostique dans un cancer qui peut aboutir à un décès n'a pas l'air très important aujourd'hui, alors qu'un mort du covid l'est. Quel est le critère pour cette différenciation ?
Je pourrais ajouter des tonnes d'arguments, mais je pars du principe, que je ne devrais pas avoir à expliquer quoi que ce soit sur le fonctionnement du capitalisme, les manipulations gouvernementales et étatiques, à des anarchistes.
Si vous ne voyez pas le formidable levier qu'est le covid pour la gouvernance mondiale des multinationales, la progression de la société de l'hypercontrôle via les moyens numériques et la destruction des rapports humains (la distanciation sociale, cela ne vous choque même pas ???), ou plutôt leur virtualisation, alors vraiment les anarchistes ont suivi la gauche dans son naufrage : c'est bien dommage.
Un dernier point, il faudrait également arrêter d'avoir les mêmes raisonnements que la gauche parlementaire. Ce n'est pas parce que des bourgeois, ou même des gens classés à l'extrême-droite disent une chose, qu'il faut immédiatement décréter qu’elle est fausse.
C'est un peu comme ça que vous raisonnez dan ce passage :
"Il est significatif de constater que la majorité des milieux anti-mesures sanitaires, anti-masques, anti-vaccins, etc. appartiennent plutôt à des catégories favorisées de la population. Le soupçon se fait jour d’y voir une classe moyenne, plutôt à l’abri du besoin en général, qui crie au complot de l’État menaçant de réduire « nos » libertés. Nos libertés, en l’occurrence, il s’agit d’abord de leurs privilèges. "
Vous allez vraiment vite en besogne...
Pour info, je suis en bas de l'échelle sociale, et toujours anticapitaliste.

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#4  - ex anar a dit :

Je me suis fait censurer où vous nous avez pas eu le temps de modérer ?

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#5  - ici et maintenant a dit :

Pas eu le temps de modérer, tout simplement. Nous avons validé et posté ton commentaire, mais nous demeurons fermes sur notre principe : les ennemis de nos ennemis ne sont pas forcément nos amis. Ce qui est inexact, par ailleurs, c'est de procéder par raccourcis en nous imputant des partis-pris qui ne sont pas les nôtres. Entre les entreprises capitalistes et les anti-vaccins, nous refusons de choisir un camp. Nous pensons que le fait d'être anarchistes ne nous donne pas automatiquement accès à l'esprit critique et encore moins à une vérité. Dans la situation que nous avons traversée depuis plus d'un an(et dans laquelle nous sommes toujours enlisés), nous avons eu des doutes, des craintes, des incertitudes. Nous avons seulement cherché à demeurer vigilants sans faire l'économie des principes et valeurs qui nous guident. "Il faut sauver des vies à tout prix", par exemple, ne nous a pas paru un discours convenu. C'est sur le même principe que nous nous basons pour réclamer l'abolition des frontières ou, à tout le moins, des voies de passages sûres pour les personnes migrantes.
Sur la distanciation sociale, tu peux remonter le fil de nos articles et tu verras que cela nous choque, si,profondément, surtout quand ces termes sont utilisés dans une publication syndicale.
Sur l'extrême-droite, c'est non-négociable : un propos tenu par un facho est toujours dévoyé. Il a l'air de défendre les "libertés", il ressemble à un discours anti-système mais c'est juste un partisan de l'ordre, de l'autoritarisme brutal, et l'utilisation de codes appartenant au monde des luttes sociales n'est qu'une instrumentalisation, une imposture pour atteindre son but.
Si nous écrivons que "la majorité des milieux anti-mesures sanitaires, anti-masques, anti-vaccins, etc. appartiennent plutôt à des catégories favorisées de la population", c'est parce que c'est le résultat d'une enquête, réalisée auprés d'un échantillon de la population. La majorité, ça ne veut pas dire tout le monde et nous n'avons pas voulu le dire (sinon nous aurions écrit "toutes les personnes") et nous sommes prêts à convenir qu'il y a des personnes de toute catégorie sociale parmi les anti-mesures sanitaires. Toujours est-il qu'il ne peut y avoir une équation simple du type "anti-mesures sanitaires = anti capitalistes"
Enfin, en ce qui concerne le pass sanitaire, nous en sommes encore aux nombreux questionnements qu'il engendre. Dans certains cas, quand tu veux voyager en Colombie par exemple, tu dois te faire vacciner contre l'hépatite. Ce n'est pas une limitation de ta liberté, c'est une condition pour pouvoir te déplacer. Pour autant, ce n'est pas la même logique qui est à l'oeuvre, convenons en. Il s'agit plus de se protéger soi-même contre le risque de contracter une maladie (en l'occurrence l'hépatite) alors que dans le cas du covid, c'est plutôt pour éviter de propager l'épidémie en dehors de nos frontières qu'il convient d'être vacciné. Et ça ne paraît pas tout à fait idiot, vu que les conditions d'hospitalisation dans d'autres pays que le nôtre sont parfois nettement plus problématiques. Nous aurions aimé être plus complet dans notre réponse mais tu soulèves beaucoup de questions auxquels il est difficile de répondre brièvement (et là, moi qui écris et ai reçu mandat de mes compagnons pour m'occuper du secrétariat intérieur et extérieur, je n'ai pas autant de temps que je le voudrais). Pour info, puisque tu me fais part de ta situation personnelle, j'ai fait deux fois le covid, et actuellement je suis toujours en convalescence (depuis février) suite au second assaut... et je suis toujours anticapitaliste !

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