Ici et maintenant

Groupe belge de la Fédération anarchiste

Lectures anarchistes • Emma Goldman, sa vie de révolutionnaire, en poche

Rédigé par ici et maintenant Aucun commentaire

Notre compagnon Jean Lemaître propose sur le site du groupe Ici & Maintenant (Belgique) de la Fédération anarchiste, une série de chroniques littéraires. Nous reproduisons ci-dessous le texte écrit par Jean en 2018 sur l’autobiographie d’Emma Goldman, à l’occasion de la récente réédition de celle-ci au format poche.

Lecture anarchiste : Emma Goldman, « Vivre ma vie. Une anarchiste au temps des révolutions », traduit de l’anglais par Laure Batier et Jacqueline Reuss, L’Échappée, 2022

Ouille, c’est une brique : 1095 pages grand format, bien serrées, mais oh combien passionnantes. Je le confesse : je ne connaissais rien d’Emma Goldman, excepté qu’elle fut une grande figure de l’anarchisme international, à la charnière des 19ème et 20ème siècle.

Alors présent au premier mai au festival du livre « social et alternatif » d’Arras, j’étais tombé en arrêt devant un stand affichant ce gros livre joliment cartonné à la couverture sobre, en rouge et noir. Trente-cinq euros à débourser, j’ai hésité. Mais au fond, ce n’est pas plus cher que cinq cigares "Roméo et Juliette" (mes préférés), et un bouquin, cela ne s’évanouit pas en volutes de fumée… Bref, j’ai acheté le livre, cette autobiographie costaude d’Emma Goldman, récemment éditée par L’Échappée, et pour la première fois disponible en français. Et j’en suis ravi.

Emma Goldman est née en 1869, en Russie. Elle a seize ans lorsque sa famille, victime de l’antisémitisme, est contrainte d’émigrer aux Etats-Unis. De caractère rebelle, la jeune fille refuse un mariage arrangé. Elle prend son indépendance. Elle devient boulimique de lectures, s’alarme de la misère de la classe ouvrière et se lie bientôt avec nombre de militants révolutionnaires. Emma rencontre les anarchistes au devant des combats sociaux, et elle adhère à leur philosophie. Elle-même polyglotte, elle ne tarde pas à devenir une oratrice charismatique, enflammant les auditoires ouvriers et intellectuels. Ce qui lui vaut d’être traquée par la police et de connaître de multiples emprisonnements. En 1917, elle est condamnée à une peine particulièrement salée et est expédiée dans un pénitencier du Missouri. Deux ans plus tard, à l’automne 1919, elle est libérée sous caution, tandis que l’administration lui impose ce choix : l’expulsion vers la Russie, son pays d’origine, ou le retour en geôle !

En réalité, Emma Goldman est enchantée de rejoindre le « pays des soviets » (depuis octobre 1917) et d’apporter sa contribution à la construction socialiste, alors même que le nouveau régime bolchévique vacille sous les assauts des armées conservatrices et des troupes étrangères ayant envahi la Russie pour prêter main forte aux « blancs ».

Fin 1919, l’anarchiste débarque en terre « rouge ». La situation qu’elle y rencontre ne correspond pas à ce qu’elle imaginait. Deux ans après la Révolution d’octobre, tout semble en lambeaux. Le peuple, censé être aux commandes, est affamé, délaissé. Les travailleurs sont désillusionnés, pendant qu’une armada de petits chefs s’octroient tous les droits. Emma Goldman constate la corruption du régime, davantage préoccupé de nourrir sa nomenklatura que de soigner son peuple. Emma observe. Elle note. Elle questionne. Elle entend se forger une opinion par elle-même. Mais elle refuse, aussi, de condamner publiquement le régime car ce serait, pour elle, porter un coup de poignard dans le dos du régime au moment où sa survie ne tient plus qu’un à un fil.

Emma Goldman s’obstine néanmoins. Elle voyage beaucoup dans le vaste pays, et y découvre une évolution bien plus terrible et profonde que celle qu’elle avait cru comprendre en mettant le pied en Russie. Les idées généreuses du départ ont été inversées, un régime de terreur s’est mis en place. La Tcheka, police politique créée par Lénine, se comporte comme un État dans l’État. Elle emprisonne, torture et exécute dans l’arbitraire le plus total. Ses premières victimes sont les socio-révolutionnaires et les anarchistes qui avaient pourtant, nombreux, soutenu auparavant la Révolution d’octobre. Emma ne peut admettre ces « jésuites du socialisme » (pontes bolchéviques) « pour qui la fin justifie tous les moyens ». Elle a compris que la révolution a été étouffée et que le socialisme a été transformé en capitalisme d’Etat autoritaire.

Les écailles lui tombent définitivement des yeux lorsque, en mars 1921, le couple Lénine-Trotsky réprime dans le sang la révolte des marins de Crondstadt. Leur crime ? Revendiquer le retour à l’esprit démocratique des soviets, réclamer l’indépendance des syndicats, demander la liberté d’opinions. Pour Emma Goldman, cette fois la ligne rouge est franchie, d’autant que la guerre civile s’est achevée par la victoire des bolcheviques et que plus rien ne peut plus justifier ce « communisme de guerre » où se jouent la vie et la mort et où l’on ne fait pas dans la dentelle. La paix est revenue depuis plusieurs mois, et plus que jamais la direction bolchévique réprime, pratique l’arbitraire, se mue progressivement en système totalitaire. Pour Emma Goldman, « la dictature du prolétariat » s’est bel et bien transformée en « dictature contre le prolétariat ».

Elle-même, Emma, ne tarde pas à se sentir en danger et craint d’être arrêtée à son tour par la Tcheka. Sa décision est prise : contournant mille embûches, elle quitte la Russie, qu’elle avait rejointe deux ans plus tôt, pour regagner les Etats-Unis. Aux States, elle enchaîne à nouveau les conférences, où elle ne concède rien à ses convictions socialistes et libertaires, sans plus rien cacher de la vérité en Russie.

Lorsqu’elle prend la parole, Emma est chahutée, contestée, expulsée parfois : non plus par la flicaille mais par des militants de son propre camp restés dévots de la Russie. Pour ces derniers, c’est simple, dichotomique : on ne peut critiquer la Russie de Lénine sans faire le jeu du camp ennemi réactionnaire ! N’est-il pas de pires sourds que ceux qui ne veulent pas entendre ?

Au-delà du témoignage précieux d’Emma Goldman, car direct et rare (les morts n’ont pu parler), le remarquable dans son cheminement en Russie, c’est son honnêteté et son courage intellectuel, sa quête inlassable de vérité, même si elle dérange ou bouscule sa propre subjectivité de départ.

Comment en définitive marier engagement et liberté de penser ? La démarche exceptionnelle d’Emma me rappelle celle dont avait fait preuve l’Anglais George Orwell, dans le récit (repris dans son livre « Hommage à la Catalogne ») lorsque que, s’étant engagé aux côtés des brigades républicaines contre le coup d’Etat fasciste de Franco, il se retrouve en 1937 à Barcelone, au moment des affrontements armés et fratricides entre communistes et anarchistes. À ce moment, Orwell se sent littéralement paumé, écartelé entre sa sympathie pour les travailleurs anarchistes et celle qu’il voue aux communistes. À chaud, il ne tranche pas immédiatement, il cherche à comprendre, il pratique le doute, qui n’est en rien une neutralité ou une équidistance entre deux pôles.

Jean Lemaître

https://jeanlemaitre.com

Lectures anarchistes • Les vieux fourneaux chiliens de Luis Sepulveda

Rédigé par ici et maintenant Aucun commentaire

Notre compagnon Jean Lemaître propose sur le site du groupe Ici & Maintenant (Belgique) de la Fédération anarchiste, une série de chroniques littéraires que nous allons égrener au cours des mois prochains.

Lecture anarchiste : Luis Sepulveda, L'ombre de ce que nous avons été, Éditions Métailié, 2010

J'aime Sepulveda car ses ouvrages, tous, traitent peu ou prou de fraternité, d'engagements solidaires... en effectuant d'incessants allers retours entre l'intime des choses (la petite histoire) et le sérieux de nos utopies et actes de rébellion (la grande histoire).

Bien entendu, Sepulveda se base sur sa propre expérience, lui qui, communiste dans sa jeunesse, appuya de toutes ses forces le gouvernement d'Union populaire de Salvador Allende, puis fut contraint de s'exiler, tout en effectuant un long crochet par le Nicaragua, quand les Sandinistes se libérèrent par les armes de la dictature...

Puis, il y a ces autres versants lumineux de Sepulveda. Sa façon de raconter des événements sérieux en pratiquant l'humour et l'autodérision. Et son style : direct, clair, mêlant des expressions très populaires, d'argot chilien, à une langue riche de subtilités.

Mais j'en oublierais de planter le sujet de L'ombre de ce que nous avons été. J'en dirai dix lignes, guère plus, pour ne pas déflorer l'intrigue politico-humaine. Un trio d'anciens révolutionnaires des années Allende, après des années de galères en exil à l'étranger, sont revenus à Santiago du Chili. Ils ont beaucoup de mal à comprendre (et admettre) qu'au Chili, après l'ère Pinochet, a succédé le « tout au mercantilisme et au néo-libéralisme débridé ». Les trois n'ont plus beaucoup de cheveux sur la tête, ils ont vieilli, ils ont grossi. Certes, ils ont perdu leurs certitudes d'avant. Mais ils ont conservé toutes leurs illusions de jeunesse. Or voilà, ils aimeraient bien reprendre du service « révolutionnaire », mais comment, avec qui, pour quelle cause ? C'est alors que les trois amis sont discrètement contactés par un ancien militant surnommé « A SOMBRA », qui fut anarchiste et le reste, lui, et qui les convoque pour une mission d'éclat révolutionnaire dont il ne révèle pas l'objet.

Suspense, de bout en bout. Des sourires et des larmes...

Jean Lemaitre
groupe Ici & Maintenant

https://jeanlemaitre.com

Causerie libertaire – La Commune des Lumières, par Jean Lemaître

Rédigé par ici et maintenant Aucun commentaire

Mardi 14 juin à 18h.

A la librairie Livre ou verre – Passage de la Bourse, 6 (Charleroi)


C’est l’histoire d’une Commune anarchiste, fondée début du siècle dernier dans un village de l’Alentejo rural du Portugal, à une époque (la guerre 14-18) où le peuple, dans ce pays, crève de faim et de misère. Elle réunit des cordonniers et leurs familles, soudés par un même esprit coopératif, partageant à parts égales le fruit de leur travail.


En quoi, et pourquoi cette expérience, pionnière, de Commune anarchiste en Alentejo du début du siècle dernier, est tellement riche en enseignements aujourd’hui, et plus que jamais ?


Jean Lemaître et le groupe Ici & Maintenant vous invitent à le rencontre de cette expérience libertaire collective, à travers, entre autres, la figure de l’’anarcho-communiste Antonio Gonçalves qui fut l’initiateur de la Commune des Lumières dans le village du Vale de Santiago.


Le lieu : Livre ou verre, librairie indépendante et conviviale qui propose des boissons et douceurs sucrées/salées artisanales, locales et originales. Passage de la Bourse, 6 à Charleroi

Lectures anarchistes • le premier roman de Gouzel Iakhina

Rédigé par ici et maintenant Aucun commentaire

Je n'ai pas les mots pour dire combien j'ai aimé le roman fleuve de cette jeune auteure d'origine russe tatare, née à Kazan, ayant ensuite étudié à l’École de cinéma de Moscou, en s'y spécialisant dans l'art de la scénarisation.

L'action se déroule entre 1930 et 1946 et décrit la vie de souffrance et toute en contradictions de Zouleikha, paysanne tatare de 25 ans (au début de l'histoire), analphabète, ne parlant que quelques bribes de russe. Les Tatares forment en Russie une très ancienne branche de la religion et culture musulmanes. Ils croient en Allah, de façon curieusement païenne. Par exemple, ils évitent de s'aventurer dans la profonde forêt voisine, de peur que des esprits malins leur jettent des mauvais sorts.

Début des années ‘30: le régime stalinien renforce (davantage encore) sa répression de toute dissidence. Dans la région de Kazan, il s'acharne contre les Tatares, ces "koulaks" qui refusent obstinément de rejoindre les kolkhozes "communistes" (en réalité, parangons de bureaucratie, d'autoritarisme et de capitalisme d’État), en s'accrochant à leur lopin privé, et leur seule richesse: trois vaches, deux moutons, une jument... Pour le pouvoir en place, ce sont des nuisibles, une "espèce" réactionnaire à éradiquer.

Des agents de la sinistre Tchéka débarquent dans ces villages tatars. A la force de leur fusil, ils arrachent ces paysans à leur terre. Les jette dans des trains infects, pour les déplacer tout au bout de la Sibérie, dans des territoires vierges d'habitants et au climat si rude. On les appelle des "délocalisés". Là où ils aboutissent, ce n'est pas tout à fait les goulags (sommet de l'horreur), car à l'intérieur de la zone attribuée, les déplacés disposent d'un maigre espace de liberté. Mais les conditions de vie et de travail n'en sont pas moins insupportables.

La jeune Zouleikha, pourtant si frêle, y survit. Et même, elle "ouvre les yeux" et découvre de nouveaux modes relationnels et d'existence qui, paradoxalement, la libèrent de ce qui l'emprisonnait dans son ancien village tatare: un mari brutal, un horizon bouché. En cette colonie sibérienne, au bord du fleuve Angora, au bout du monde, Zouleika nourrit son esprit de ce qui l'entoure. Au contact de cette tribu cosmopolite de réprouvés et dissidents de toutes origines sociales et culturelles, la jeune Tatare abandonne certains préjugés. Elle n'a plus peur de s'aventurer dans la Taïga. Elle se découvre aussi en femme amoureuse, (enfin) réceptive à toute la gamme des sentiments et au plaisir physique.

Gouzel Iakhina a eu un mal de chien à publier ce/son premier roman. Certains éditeurs russes lui reprochaient de raviver ce passé d'oppression de la Russie, qu'ils préfèrent voir passé sous silence. D'autres, au contraire, ne supportaient pas que l'écrivaine apporte des nuances sur ces années de plomb.

Les lecteurs en ont pensé autrement, et bien heureusement! En effet, "Zouleikha ouvre les yeux" a finalement connu un immense succès en Russie. Depuis, ce magnifique récit, écrit d'une plume flamboyante, imagée, romantique, a déjà été traduit en 20 langues....

Le succès récompense les audacieux et audacieuses comme Gouzel Iakhina, qui se gardent de tous les conformismes (y compris littéraires). Et je m'en réjouis...

Jean Lemaître
https://jeanlemaitre.com

Gouzel Iakhina, "Zouleikha ouvre les yeux", Éditions Libretto, 2021, 556 pages

Le tour du Mundaneum en 80 minutes

Rédigé par ici et maintenant Aucun commentaire

[Article paru initialement dans le Monde Libertaire n° 1833 de novembre 2021]

Récemment, nous sommes allés interviewer Jacques Gillen, archiviste et responsable des fonds relatifs à l'anarchisme et au pacifisme au Mundaneum de Mons. Centre d’archives, espace muséal, lieu d’expositions, le Mundameum sous sa forme actuelle est le dépositaire des collections de Paul Otlet et Henri La Fontaine, connus entre autres pour avoir créé la classification décimale universelle (CDU). Ces collections brassent toute une série de sujets puisque leur ambition était, à l’origine, très universaliste. Un riche fonds anarchiste y est conservé. Et l’entretien a effectivement duré 80 minutes.

Christophe (gr. Ici & Maintenant) : Eh bien Jacques Gillen, vous nous racontez la folle histoire de ce projet ?

Jacques Gillen : Le point de départ du Mundaneum se situe en 1895. A cette époque, Paul Otlet et Henri La Fontaine, tous deux avocats, et passionnés de bibliographie, se sont rencontrés dans le cabinet d’Edmond Picard. Ils ont collaboré avec ce dernier sur un recueil bibliographique des publications juridiques. Cela leur a donné l’idée de réaliser un répertoire bibliographique universel. En 1895, ils créent l’Office international de bibliographie (ce qui allait devenir le Mundaneum) dont le premier objectif était de développer ce répertoire à tous les domaines du savoir humain. L’idée même de ce répertoire, c’était de rassembler toutes les publications qui avaient été publiées dans le monde entier, et ce depuis la création de l’imprimerie. Et dans toutes les langues. On est à la fin du XIXe siècle, c’est encore envisageable… Même si à l’époque, tout ce travail se faisait à la main tout de même !… De nos jours, ce serait complètement fou. Otlet et La Fontaine ont donc commencé ce travail sur des fiches : ils ont imaginé un système de fiches qui a été utilisé dans nombre de bibliothèques. Ils ont également imaginé le dispositif de meubles à tiroirs pour ranger ces fiches (voir illustration) et enfin, ils ont conçu le système de classification décimale universelle permettant de classer par thématiques les fiches bibliographiques ou les publications.

Ce système de classification se fonde sur le système décimal imaginé par Melvil Dewey, un bibliothécaire américain, qui ne correspondait cependant pas tout à fait avec ce que souhaitaient Otlet et La Fontaine. Leur système est bien plus complexe. Le principe du système de Dewey est de classer les connaissances en dix catégories, numérotées de 0 à 9. Par exemple, toutes les publications qui ont trait à l’histoire vont être rangées dans la catégorie 9. Chaque catégorie peut reprendre elle-même dix sous-catégories (91, 92, …) et en affinant les nombres, on peut définir de manière de plus en plus précise le sujet d’un livre, d’un périodique ou d’une autre publication. Otlet et La Fontaine ont développé ce système en utilisant des combinaisons de signes de ponctuation et de nombres, pour pouvoir ramasser des informations du type : ce livre traite des abeilles, au Brésil, au XVIIIe siècle et a été publié en Allemagne en 1950… (C’est un exemple !…)

CI&M : Voilà donc la première étape de leur entreprise : rassembler les références bibliographiques de toutes les publications existantes…

JG : Oui. Mais ils ont voulu aller plus loin en rassemblant physiquement les connaissances du monde en un seul endroit… ! Du coup ils se sont intéressés à la documentation. C’est à ce titre que Paul Otlet est considéré comme un des pères de cette discipline. Différentes sous-sections ont été développées dans le sillage du Mundaneum, consacrées l’une à la presse, l’autre à la photographie, ainsi qu’un répertoire universel de documentation… Dans ce répertoire thématique, les coupures de presse et différentes sortes de documents étaient classées quasiment au jour le jour. Le but était d’avoir une information mise à jour, actualisée le plus possible, sur un sujet. Le projet s’est étendu également à la dimension iconographique : la collection a accueilli des affiches, des plaques de verre, des cartes postales, etc. sur toute une série de sujets, le but étant, je le rappelle, d’être le plus universel possible… !

Pour cette entreprise, Otlet et La Fontaine reçoivent un prix lors de l’Exposition universelle de 1900. En 1910, ils créent un musée à l’occasion de l’Exposition universelle de Bruxelles, ce qui aura pour conséquence d’aboutir à l’installation de leur entreprise dans le Palais du Cinquantenaire. C’est donc là qu’ils installent leur « Musée international », qui devient peu après le « Palais Mondial-Mundaneum » et qui rassemble tous les instituts qu’ils avaient créés précédemment : Musée international de la presse, Institut international de photographie, Office international de bibliographie, Union des associations internationales… Cette dernière, fondée en 1907, vise à offrir à leur projet une dimension internationale, universaliste, d’un point de vue un peu plus politique. Elle existe d’ailleurs toujours actuellement.

CI&M : La dimension internationale semble être au cœur de leurs préoccupations…

JG : C’est en effet une époque où l’internationalisme se développe considérablement, favorisé en cela par le développement des moyens de communication. L’objectif sous-jacent à toutes ces organisations, c’est de favoriser la paix par la connaissance, en partant du principe que mieux les peuples se connaîtraient les uns les autres, moins il y aurait de facteurs de guerre. Henri La Fontaine était lui-même un pacifiste de premier plan. Il a d’ailleurs reçu le Prix Nobel de la Paix en 1913, il a été président du Bureau international de la Paix… Par ailleurs, l’objectif ultime de Paul Otlet (plus que celui de La Fontaine) était la création d’une Cité mondiale. Il s’agissait de fonder une ville qui serait dédiée à la connaissance, dont l’autorité serait placée au-dessus de celle de la Société des Nations (SDN, ancêtre de l’ONU, NDLR). C’était une approche très positiviste. Très idéaliste aussi sans doute… !

L’objectif sous-jacent à toutes ces organisations, c’est de favoriser la paix par la connaissance, en partant du principe que mieux les peuples se connaîtraient les uns les autres, moins il y aurait de facteurs de guerre.

Pour résumer, leur projet originel devient de plus en plus ambitieux et revêt même un caractère utopique. Et même un aspect politique, puisqu’on dépasse le cadre de la bibliographie et de la documentation pour avoir un impact sur la société, sur le monde. La désillusion fut immense, évidemment, puisque les deux têtes pensantes du projet eurent le malheur de connaître les deux conflits mondiaux (La Fontaine s’éteint en 1943, Otlet en 1944).

CI&M : La Première Guerre mondiale a dû mettre un frein à leur projet, on imagine.

JG : En effet. Le Palais Mondial n’est installé complètement au Parc du Cinquantenaire qu’en 1920. Les années 20 constituent un peu l’âge d’or du Mundaneum : Otlet et La Fontaine ont pu s’installer dans un beau bâtiment, ils reçoivent des subsides du gouvernement, et ils peuvent développer leur projet de façon considérable et ce jusqu’en 1934. C’est en effet à cette date que le gouvernement décide de fermer le Mundaneum… Probablement est-ce une part d’incompréhension par rapport à la mise en œuvre du projet (qui s’intitule « musée » mais n’en adopte pas les codes, il s’agit d’avantage de présentations à caractère pédagogique) mais aussi parce que le pacifisme, en 1934, ne semble plus tellement à l’ordre du jour… Au mieux, il génère un scepticisme poli dans le chef des instances gouvernantes…

A partir de ce moment, le musée est fermé, les collections sont inaccessibles. Paul Otlet poursuit son activité à son domicile, avec son équipe. C’est durant ces années qu’il conçoit les plans d’une « Mondothèque », une sorte de meuble dont chacun pourrait disposer chez soi, préfiguration de l’ordinateur ou de la tablette numérique. La Mondothèque ne fut cependant jamais construite par Paul Otlet. Une version en a été réalisée à l’occasion de l’exposition Renaissance 2.0 à Mons en 2021. En 1941, le Palais du Cinquantenaire est réquisitionné par l’occupant allemand. Du coup, les collections sont entreposées dans le parc Léopold. Après l’âge d’or, l’âge sombre… ! Commence en effet la période d’errance du Mundaneum, qui va durer jusqu’en 1993. Toujours est-il qu’après l’évacuation du Palais du Cinquantenaire, une partie des collections va au pilon, une partie a dû être perdue ou volée, suppose-t-on. Les collections papiers sont stockées dans de très mauvaises conditions, en termes de conservation. A partir de 1971, les collections sont ballottées d’un endroit à l’autre de Bruxelles. Elles avaient fini par atterrir dans un parking souterrain, sous la Place Rogier… Enfin, en 1993, à l’initiative des quelques personnalités du monde politique, comme Elio di Rupo, originaire de la région montoise, les collections trouvent place à Mons, dans le bâtiment de l’Indépendance. Le lieu a été aménagé et, depuis 1998, doté d’un espace d’exposition dont la scénographie a été conçue par François Schuiten et Benoît Peeters (auteurs de bande-dessinée belges, notamment de la série Les Cités obscures, NDLR). Dans les années 80, les collections avaient été rachetées par la Fédération Wallonie-Bruxelles, si bien qu’aujourd’hui, l’actuel Mundaneum est reconnu comme centre d’archives de la Fédération Wallonie-Bruxelles de Belgique (regroupant des archives privées et non émanant d’une institution publique). Il abrite quelque 6 kilomètres courants de documents (journaux, cartes postales, photographies, plaques de verre, fonds d’archives, livres, brochures, etc.) Comme dit plus haut, le Mundaneum s’est spécialisé dans les fonds documentaires autour des trois thématiques citées (féminisme, pacifisme, anarchisme). Il conserve également les papiers personnels d’Otlet et La Fontaine.

CI&M : Comment le projet a-t-il intégré la thématique féministe ?

JG : La présence du fonds de documentation féministe s’explique parce que Henri La Fontaine était un des premiers féministes en Belgique, depuis l’affaire Marie Popelin, en 1888 (première femme docteure en droit de Belgique - les juridictions belges refusèrent de lui faire prêter le serment d'avocat en raison de son sexe, NDLR). Mais c’est aussi et principalement parce que sa sœur, Léonie La Fontaine, était très active au sein de la Ligue belge pour le droit des femmes. Elle fut également impliquée au sein du Mundaneum, prenant part à la constitution du Répertoire bibliographique universel dès ses prémisses et mettant en place l’Office central de documentation féminine en 1909.

CI&M : C’est à Otlet qu’on doit les innovations sur l’aspect documentaire, disiez-vous ?

JG : Le travail d’Otlet était assez visionnaire. On parle à propos du Mundaneum d’un Internet de papier. Disons que c’est un précurseur en ce qu’il a imaginé des moyens de diffuser l’information et de la partager. Dans un texte de 1907, il écrit que dans le futur, tout le monde disposera d’un petit téléphone qui lui permettra d’accéder à de la connaissance… Dans les années 20, il a l’idée des systèmes de vidéoconférence… Il imagine un moyen de consulter à distance, depuis une bibliothèque, un livre qui se trouve dans une autre bibliothèque… Tout cela demeurera sur papier mais il a conçu la possibilité de mettre en œuvre toutes ces technologies que nous employons aujourd’hui en quelques clics ! Il est également précurseur d’Internet de par le système de classification qu’il met en place, qui permet de faire toute une série de liens et préfigure le lien hypertexte. D’ailleurs le Répertoire bibliographique universel représente en quelque sorte le premier moteur de recherche, de papier certes, mais avec les moyens de l’époque, c’était ce qu’il y avait de plus avancé. La mise en œuvre de ce projet reposait sur des contacts avec un réseau international assez important, des contacts avec des bibliothèques du monde entier, comme par exemple celle de Rio de Janeiro. Cette collaboration internationale faisait partie du projet. Aujourd’hui, l’espace muséal permet de valoriser les collections en organisant des expositions, tout en restant fidèles aux valeurs des fondateurs, la paix et l’universalité.

Le Mundaneum rassemble une collection de journaux anarchistes, du monde entier. D’un point de vue documentaire, c’est extrêmement précieux, car les anarchistes ont plutôt tendance à éviter de laisser des traces, pour échapper aux tracasseries notamment policières…

CI&M : Nous avons parlé pacifisme, nous avons parlé féminisme… Qu’en est-il de ce fonds de documentation anarchiste ?

JG : En fait, dans les 20 et 30, l’un des collaborateurs d’Otlet n’était autre que Hem Day (Marcel Dieu). Disons que c’était l’un des contributeurs, parmi d’autres, qui ont pris part au projet, de façon bénévole ou salariée. C’est lui qui a constitué, sur base de ce qui existait déjà, une collection sur l’anarchisme. Le Mundaneum rassemble une collection de journaux anarchistes, du monde entier. D’un point de vue documentaire, c’est extrêmement précieux, car les anarchistes ont plutôt tendance à éviter de laisser des traces, pour échapper aux tracasseries notamment policières… Certaines collections ne se trouvent qu’ici. On trouve également des brochures, des cartes postales, des affiches, etc. Il existait déjà des exemplaires des différentes revues puisque Otlet et La Fontaine avaient la volonté en créant le Musée international de la presse, de conserver au moins le premier et le dernier numéro de toutes les publications périodiques… du monde. Les journaux anarchistes en faisaient également partie. Hem Day lui-même, qui tenait la librairie Aux joies de l’esprit, collectait des collections dont il a fait don au Mundaneum. A la mort de Hem Day, une partie de ses papiers personnels ont été rassemblés dans le fonds anarchiste. On peut ajouter à cela quelques archives de l’Alliance libertaire, et quelques archives léguées par Alfred Lepape, militant anarchiste de la région montoise. En tout, cela représente environ 200 boîtes d’archives.

Propos recueillis par Christophe, du groupe Ici & Maintenant (Belgique)

Fil RSS des articles de cette catégorie