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Groupe belge de la Fédération anarchiste

Quelles leçons tirer de la manifestation “La santé en lutte”

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La manifestation du 13 septembre dernier à Bruxelles pour un refinancement massif du secteur de la santé est subitement revenue sur le devant de la scène médiatique deux semaines plus tard. Non pas que le contenu des revendications ait trouvé soudain un nouvel écho. C’est bien au contraire la forme que la manifestation a prise au travers de l’intervention de la police qui pose problème. Revenons sur les faits !

Au mois d’avril 2020, en plein confinement dû au Covid-19, le collectif « La santé en lutte » lance un appel au rassemblement qui aura lieu après l’été. Suite à des coupes budgétaires successives durant les dernières législatures, le personnel de la santé entend dénoncer la dureté de ses conditions de travail, amplifiée par la crise sanitaire de ces derniers mois et soudainement révélée au grand jour par la surmédiatisation des effets du coronavirus. Durant cette période, il n’est pas inutile de rappeler que les travailleuses et les travailleurs des soins de santé sont présentés comme des « héros » sur le front de la crise, soutenus au quotidien par des applaudissements.

Nous sommes la deuxième semaine de septembre et le grand jour approche. Le collectif s’active sur les réseaux sociaux pour faire circuler une pétition à l’attention de Philippe Close, bourgmestre de la ville de Bruxelles, qui entend interdire tout rassemblement au nom des mesures sanitaires. L’autorisation de manifester est finalement accordée, moyennant quelques règles (pas de cortège mobile, regroupement des manifestants par bulles de 400 personnes et port du masque obligatoire avec distance physique).

Dimanche 13 septembre, 13h00. Un soleil estival chauffe chaleureusement la place de l’Albertine et le Mont des Arts. De nombreux collectifs bien identifiables par leur banderole convergent au son de cris et de chants. Quelques militants, dont des anti-masques, distribuent des tracts aux personnes rassemblées dans l‘attente du début de l’événement. Nous rejoignons un groupe d’une vingtaine de personnes tout de noir vêtues et reconnaissables aux quelques drapeaux noirs arborés fièrement. Un cortège se forme alors et se met lentement en marche sur le boulevard de l’Empereur, scandant des slogans au rythme des percussions. Dans une ambiance festive, les manifestants battent le pavé. Mais le cortège est subitement contraint à l’arrêt quelque 100 mètres plus loin au niveau de la rue des Alexiens. Un important cordon policier, avec casques et boucliers, renforcé de nombreux véhicules, empêche tout passage, badauds et touristes compris. Le cortège à l’arrêt, le carrefour se transforme alors en lieu de fête. Des manifestants dansent au rythme des tambours. Certains lancent des slogans dénonçant la marchandisation de la santé. Tandis que d’autres font gentiment face aux policiers déployés en formation. Après une petite heure d’une confrontation feutrée, les manifestants reprennent le chemin du Mont des Arts où se donnent quelques discours de clôture par des camarades du secteur soignant. La foule se disperse alors, tranquillement. Certains profitent encore du soleil bien présent pour boire un verre et discuter de l’événement. S’il n’y a pas eu de signal officiel, chacun sent que c’est la fin et pense doucement à prendre le chemin du retour. C’est alors qu’un important effectif policier se met en place, avançant en formation serrée vers la place de l’Albertine, bousculant de leur bouclier passants et manifestants, vociférant un mélange de consignes données entre policiers et d’injonctions froides adressées aux gens. Rapidement, deux cordons de policiers en combinaisons antiémeutes, soutenus par d’autres en civil matraques à la main, scindent le Mont des Arts et la place de l’Albertine. Des véhicules et une autopompe sont en position. Parmi les manifestants, la surprise est générale, aussi grande que l’incompréhension. La manifestation prenait fin pourtant… À quoi bon ce déploiement soudain ? Certaines personnes désirent traverser la rue. Elles sont froidement prises à partie. Une rumeur circule disant que la police laisse partir le personnel soignant et vise les « gauchistes ». La tension monte. Elle est palpable. Des chants à l’encontre de la police se répondent de part et d’autre du cordon. « La police déteste la santé » ; « Nous avons soigné ta mère, ton père et ta femme » ; « Tout le monde déteste la police », etc. Sur le Mont des Arts, la police nasse les occupants. Alors que le mouvement se disloquait, marquant une fin des évènements assurée, la police a soudainement redynamisé les ferveurs. La foule s’est faite à nouveau plus dense. Et une question se partage parmi toutes et tous : pourquoi une telle provocation des flics ? Je retrouve certains camarades perdus plus tôt. Ils ont été témoins d’arrestations violentes plus loin dans le centre de Bruxelles. Plaquages, matraquages, arrestations arbitraires. Un camarade a été pris en charge par les « street-medics », la tête ensanglantée. Tandis qu’au Mont des Arts la police se retire soudainement après une demi-heure de confrontation. Un repli aussi soudain que son arrivée qui alimente cette impression que la police voulait en découdre.

Le lendemain, la presse se fait écho d’un rassemblement de 4000 manifestants (voire 7000 selon les sources) qui s’est déroulé sans heurt, dans une ambiance festive. Puis c’est le silence radio dans la presse officielle.

Sur les réseaux sociaux, c’est un autre son de cloche. Des témoignages et des photos circulent, attestant d’une violence policière arbitraire et aveugle en marge de la manifestation. Près de deux semaines plus tard, ce sont des images diffusées par LN24 qui poussent Philippe Close à réagir et à écarter le commissaire Vandersmissen le temps d’une enquête interne. Dans un même temps, la presse relaie des récits de violences policières partagés sur les réseaux sociaux, confrontant la version de la police à celle des manifestants.

Quelles leçons pouvons-nous tirer d’une des premières manifestations post-confinement ?

Tout d’abord que la police joue parfaitement son rôle de déclencheur-catalyseur de violences. Légitimée par son statut, la police se donne le droit de créer de la tension, d’intervenir par la répression et d’agir de telle sorte qu’elle va à l’encontre des mesures sanitaires (arrachage de masques de manifestants ; regroupement des manifestant en nasse générant une proximité inutile). En somme, la police crée les conditions même de son existence dans un cycle de tension-violence-répression auquel elle participe activement. À nouveau, la police nous démontre que son intérêt ne réside pas dans la défense du peuple mais dans le maintien d’un ordre tel qu’il est définit par l’État oppresseur. Accessoirement, devons-nous nous inquiéter du fait que les manifestants de la gauche radicale soient ostentatoirement pris pour cible lors du déploiement policier ? Et si cette confrontation avait dégénéré, n’aurait-ce pas été cette même gauche radicale qui aurait été tenue responsable des heurts ? Il n’y a qu’un pas à franchir pour penser qu’il s’agit là d’une stratégie délibérée de la police afin de diaboliser les mouvements libertaires.

La seconde leçon réside dans le pouvoir des réseaux sociaux et l’usage des images privées qui y sont relayées. C’est en effet la force des témoignages et des images prises par les manifestants qui a permis de mettre à jour le comportement provocateur et violent de la police, ainsi que les révélations de dérives telles que la présence d’un civil en train de gazer un manifestant en présence du commissaire Vandersmissen. Plus généralement, les photos ou vidéos prises individuellement grâce à l’usage des smartphones et diffusées récemment constituent autant de preuves du comportement raciste, sexiste et arbitraire d’une police qui se sent légitime d’utiliser la violence de façon unilatérale. Rappelons également que ce sont d’autres images qui sont à l’origine de l’affaire Chovanec, mettant crûment à jour la mise en scène d’un salut nazi pendant qu’un homme est en train de mourir, le tout réalisé par la police aéroportuaire de Charleroi. Si chacun de ces actes, une fois révélé au grand jour, est condamné par les autorités policières et politiques, qualifiés d’actes isolés et impardonnables, il reste néanmoins bon nombre de situations laissées à la lueur des réseaux sociaux, sans condamnation aucune et qui démontrent la propension évidente de la police à l’usage de la force, de la violence verbale et physique, du profilage ethnique ou politique, d’intimidations et de provocations, etc. Afin de poursuivre dans cette prise de conscience massive que la police n’est que le bras armé d’un État oppresseur, nous ne pouvons qu’encourager ces initiatives individuelles de prendre en image la police en flagrant délit de répression. Nous en avons le droit, jouissons-en !

La leçon la plus importante reste avant tout la mobilisation qu’a pu mettre en œuvre le collectif « La santé en lutte ». Nous étions en droit d’espérer un soutien massif de la population suite à la mise en évidence par les médias des conditions de travail dans les hôpitaux durant la période de confinement. Si quelques milliers de manifestants semblent peu face à l’importance des enjeux, le collectif préfère tirer un bilan positif de cette manifestation1 et encourage à rejoindre les actions à venir afin de faire entendre leurs revendications2. Cela peut être notamment en participant à leur prochaine assemblée générale du 15 octobre à Bruxelles3. Quant au collectif, créé au printemps 2019, nous nous réjouissons qu’il soit le résultat du rassemblement des travailleuses et des travailleurs de la santé, qu’il revendique une autonomie et un mode d’organisation en assemblée et qu’il décide de l’agenda de ses actions sans se soucier de l’aval des syndicats et des partis politiques. Parce qu’il défend des soins de santé humains et solidaires, tout en dénonçant la logique comptable et marchande qu’imprime le Capital dans les structures de soin, le groupe Ici et Maintenant soutient le collectif et les actions de « La santé en lutte ».

Groupe Ici & maintenant de la Fédération anarchiste

1 Voir le communiqué du collectif via le lien suivant: https://lasanteenlutte.org/bilan-de-la-manifestation/

2 https://lasanteenlutte.org/nos-revendications/

3 https://lasanteenlutte.org/assemblee-generale-nationale-de-la-sante-en-lutte/

Distanciation sociale, mon œil !

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Courriel envoyé à à la rédaction de Syndicats, journal de la FGTB.

Alors que la première ministre - une libérale pourtant ! - parle de « distance de sécurité » et de « distanciation de sécurité », plusieurs des articles du magazine mensuel de la FGTB Syndicats parlent de « distanciation sociale » !

La formulation des choses confine à l'absurde dans un des articles où il est question de mesurer la « distanciation sociale » en mètres !...

Trouver une telle expression dans les pages du journal d'un syndicat socialiste est inadmissible. Invoquer comme excuse qu’il s’agit d’une expression relevant de l’usage courant ne l'est pas non plus. J'en veux pour exemple que le gouvernement, lui, fait attention à un usage approprié du mot social et parle systématiquement de distance physique !

Surtout que, si on réfléchit un peu, on comprend que l’expression de « distanciation sociale » n'a pas le sens qu'on veut lui donner. Si en Belgique il y a encore des nobles, pour autant, il n'y a plus de distance sociale qui contraindrait le peuple à respecter une étiquette dégradante. Par ailleurs, il n'y a pas non plus de castes. En revanche, il y a bien des classes sociales et une distance sociale, un conflit, entre exploiteur.euse.s et exploité.e.s, et l’un des buts premiers de la FGTB est de les détruire à jamais.

Dans le cadre d'une épidémie, il convient de respecter une distance physique ou d’établir une barrière physique pour se protéger. On peut donc parler de distance physique, de distance de sécurité, de distance hygiénique ou, plus pédant, de distance prophylactique. Pas de distanciation sociale.

À cause du confinement, des distances de sécurité et du port du masque, il nous manque justement le contact social nécessaire aux humains. C’est cela dont nous avons été privés. Nous sommes une espèce sociale (comme l'a rappelé la première ministre, encore une fois c'est une libérale qui souligne ce fait, alors que j'ai entendu des personnes de gauche parler de distance sociale… Un comble !) Il n'est donc pas question de diminuer les contacts sociaux, mais au contraire de les augmenter par tous les moyens disponibles ... en respectant la distanciation de sécurité ou la distanciation physique, pour parler comme le gouvernement (une fois n’est pas coutume !)

Dans le numéro de Mai 2020 du magazine Syndicats, cet affront à nos valeurs a été perpétré moultes fois :

- en page 6 dans l'article "Que faire des enfants après le déconfinement ?"

- en page 9 dans l'article "FGTB à votre service"

- deux fois en page 20 dans l'article "La sécurité n’est toujours pas garantie dans le secteur des titres-services", où on exprime la distance sociale en mètres !

- en page 25 dans l'article "L’aéroport de Liège, tête de pont"

- trois fois en pages 30 et 31 dans l'article "Retour au boulot... mais pas sans protection" où on parle pourtant "d'exploiter au maximum la concertation sociale" ce qui constitue enfin une utilisation correcte du mot… !) 

- et enfin deux fois en page 32 dans l'article "Le masque : une obligation ? Un outil essentiel de protection"

Inutile de faire la liste de ces négations des principes de base de la FGTB dans le numéro d'avril, tout le monde aura compris de quoi on parle.

On pourra bien dire : c’est un détail, mais on le sait, le diable se cache dans les détails. Y a de quoi être vraiment déçu que la rédaction n'ait pas veillé à corriger cette utilisation inappropriée du mot social dans les articles publiés !

En solidarité... quand-même !...



Jacob, groupe Ici Et Maintenant de la Fédération Anarchiste



Et maintenant, qu'est-ce qu'on fait ?

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Et maintenant, qu’est-ce qu’on fait ? Où est-ce qu’on en est à présent ? Dans l’entre-deux du confinement. Pas encore tout-à-fait déconfinés, déconfinées. Pour ça, faudrait quand-même le feu vert pour des retrouvailles sans barrière ni distance avec la familles, les amis, et de se côtoyer dans les restos, les bistros, les cinés, les théâtres, les concerts. Et puis sans doute qu’il faudrait arriver à comprendre les intérêts de chacun, de chacune. Jamais, ou rarement, il n’a semblé aussi compliqué de faire le tri. On vient de vivre un gros truc. Le machin qui tiendra un peu de place dans les livres d’histoire. Peut-être pas tant que ça finalement. Mais tout de même un peu. Une fois dans l’histoire, la première, la population mondiale, en grande partie, a été invitée à demeurer confinée, c’est à dire à rester enfermée chez soi, ce qu’elle a fait avec une docilité qui pourrait rendre perplexe. Pas la population d’une ville, pas la population d’un pays. Non, plus, beaucoup plus. Au 24 mars, le chiffre de 2,6 milliards de personnes a été avancé (par exemple par LCI ici ou 2,45 milliards par La Tribune ici). Cela signifie qu’en soi, la pandémie en elle-même n’est pas tellement l’événement majeur, mais bien plutôt le confinement généralisé. D’autres pandémies ont eu lieu dans le passé, aussi contagieuses, aussi meurtrières. Et d’autres malheurs par ailleurs. Les guerres, les génocides et les famines, sur ce point, conservent de très loin leur place en haut du classement. Ce qui, par ailleurs, ne signifie pas que la pandémie ne constitue qu’un aspect anecdotique des événements toujours en cours. Indubitablement, la pandémie représente le fait central : un virus transmis de l’animal à l’humain (zoonose) a commencé à infecter une quantité significative de personnes au début l’année 2020. Le foyer se situe à Wuhan, en Chine. La propagation du virus à l’échelle a probablement été favorisée par les moyens actuels de déplacement (l’avion, en premier lieu). Jusque là, peut-on dire que tout cela aurait pu être évité ? Pas sûr. Pas sûr du tout. Du moins, cela dépend des critères que l’on adopte. Il aurait fallu éviter de bonne heure l’extension sans mesure de l’activité et de la présence humaines, rognant sans cesse l’habitat naturel d’espèces animales sauvages. On peut renvoyer à une vidéo de Marc Bettinelli, publiée le 19 avril 2020 sur le site du journal Le Monde ici. Il aurait fallu changer de manière brutale et radicale les modalités contemporaines de l’échange, du commerce, de la consommation, de la mobilité, à l’échelle planétaire. Autant dire : peine perdue.

De plus en plus de gens sont tombés malades. Gravement. En Chine, d’abord, on l’a dit, puis en Italie, puis dans toute l’Europe et le monde entier. Des régions auront été moins impactées que d’autres. C’est un autre fait. Mais les pays d’Europe et les Etats-Unis ont senti un vent de panique leur souffler dans les bronches en voyant qu’on avait peut-être, dans le discours officiel des instances politiques, minimisé la gravité de la maladie. Le corona virus, on en meurt. Les personnes fragilisées, les plus âgées, s’avèrent les plus en danger. La courbe des morts s’est mise à grimper, en Italie, en Espagne, en France, en Belgique. Le personnel soignant s’est retrouvé en première ligne, subissant les conséquences d’une vingtaine d’années de politiques néolibérales, d’austérité, de réduction du personnel, de restrictions et de coupes budgétaires. Tout cela aurait-il pu être évité ? En grande partie, probablement. Il aurait fallu refuser de considérer des secteurs prioritaires comme l’éducation, la lutte contre les inégalités sociales, et la sécurité sociale, à quoi il faut rattacher le secteur des soins de santé, comme des secteurs secondaires, ou susceptibles d’être soumis aux principes de la rentabilité et de la compétitivité. Là où le capitalisme voit des dépenses, il aurait fallu parler d’investissement dans le capital humain. Encore que l’expression soit déplaisante au possible. Juste se demander : à quoi sert la prospérité ? Non, mieux : à quoi bon la prospérité si l’éducation, la qualité de vie de l’ensemble de la population, l’accès aux soins de santé, ne demeurent pas l’objectif même à atteindre ? Qu’est-ce qui demeure central, toujours et partout, ici et maintenant, si ce n’est la santé, le bien-être, le savoir ? A cet égard, la solidarité constitue à la fois le moyen et le but, si l’on aspire à une société où ces communs, ces biens, sont destinés à être partagés avec le plus grand nombre. Et non réservés à une élite. Pas même au mérite ! La santé, le bien-être, le savoir sont des dus. Même le pire des connards ou la pire des crapules ne devraient pas pouvoir en être privés. Il faut aspirer à une solidarité sociale qui ne laisse personne en arrière, et non à la prospérité économique. Le ruissellement, ça ne marche pas.

Beaucoup de victimes à déplorer, à ce stade, on ne va pas se cacher la vérité. Les chiffres ne dispensent pas de penser. Mais on peut commencer avec eux, au moins pour se faire une idée. Sans oublier tout le reste. Parlons pas de dommages collatéraux : le stress, l’épuisement, la détresse, du personnel médical, des familles des victimes… Ces gens qui ont du vivre leurs derniers moments dans l’isolement… Les personnes atteintes d’autres types de pathologie qui ont dû compter avec des services débordés… Ces victimes là, pourra-t-on les dénombrer un jour ? Celles et ceux, ouvriers, employés, qui ont poursuivi une activité professionnelle dans un secteur reconnu prioritaire, pour des raisons économiques (entreprises) ou simplement parce qu’il s’agit de commerces de première nécessité... Le personnel a continué à bosser, on n’est pas certain du tout que les conditions de sécurité sanitaire aient toujours été respectées... Le chiffre de 75% d’entreprises contrôlées qui s’avèrent être en infraction est avancé par le journal Le Soir le 8 mai 2020 ici. Les autres commerçants et commerçantes, ce qu’on appelle les petites et moyennes entreprises, ou encore les petits indépendants, au premier rang desquels le secteur Horeca, vont probablement peiner considérablement pour rattraper la perte énorme de la période de confinement. Si seulement cela pouvait leur inculquer l’intérêt de la lutte sociale et que nul n’a à y gagner dans l’exploitation de la force de travail d’autrui !… Quant au secteur culturel, il s’apprête aussi à sortir les grandes rames pour galérer - voire continuer à galérer de plus belle : artistes, comédiens, comédiennes… L’école, qu’en dire ? Les gosses auront perdu une partie de leur scolarité. On peut essayer de rattraper cela ou se dire qu’ils auront peut-être appris autre chose de cette période. A moins de se demander s'il n’est pas temps de commencer à leur enseigner autre chose, et autrement. Il est possible de craindre un tsunami psychologique dans les semaines à venir, conséquence des conditions de confinement (isolement, stress, anxiété, deuils douloureux, conditions liées au télétravail, etc.) comme indiqué dans un titre de La Libre ici. Bref, comme des cons, déconfiné·e·s, mais pas sorti·e·s de l’auberge. Pas de prise de position en l’occurrence, simplement un panorama des craintes et des plaintes qu’on entend un peu partout, dans toutes les couches de la société.

Les conséquences de la crise risquent de se faire sentir profondément, à plus d’un titre, et il est encore trop tôt pour les calculer : accroissement des inégalités, augmentation des troubles psychologiques liés au confinement,... Une crise sociale et économique se profile à l’horizon et la meilleure, c’est qu’en fait, ce sera la conséquence d'une crise économique que les gouvernements et le patronat comptent bien faire payer à la population, à coup de nouvelles mesures d’austérité. Parions que sous peu on va nous faire le coup d’en appeler à notre civisme et à notre sens des responsabilités pour accepter les sacrifices qui favoriseront hypothétiquement la relance économique. Reprendre la croissance où on l’avait laissée. Retour à la normale. On veut bien qu’il a fallu suspendre une partie de l’activité économique, mais maintenant ça suffit, il faut fermer la parenthèse et repartir du bon pied. Tel est le discours que la classe politique, dans son allégeance à la FEB et au grand patronat, sert de bon cœur à une population traumatisée, qui peine à penser l’exercice de ses libertés dans de telles conditions. On a gardé les bêtes à l’étable une grande partie du printemps, elles trépignent à l’idée de ressortir à nouveau. Et quand elles peuvent enfin retrouver le plein air, ce qui les attend, c’est le joug et le labour. Et les magasins.

Est-ce qu’on n’aura rien appris de cette parenthèse ? Est-ce qu’à la clé, on y trouve une forme de prise de conscience des futur·e·s lésé·e·s de l’affaire ? Faudrait donc penser qu’à l’inverse du discours encourageant à la reprise, on trouve des paroles de révolte, de colère, de rupture avec le modèle qui nous a conduits là. Seulement voilà, on se trompe en pensant qu’il suffit de dire que rien ne sera plus jamais comme avant. Parce qu’il ne suffit pas de le dire, et d’une, pour que cela se passe – c’est le travers du performatif pathétique. Mais aussi, de deux, parce que c’est oublier que beaucoup, beaucoup, vraiment beaucoup de monde appelle de ses vœux un retour “à la normale”. Quelle normale ? Les habitudes de consommation, de mobilité et de loisirs, pardi (qui toutes reposent sur un certain mode de production des biens) ! Les magasins, la bagnole, les sorties, et peut-être même le travail, d’une certaine façon. On risque donc bien de n’avoir rien appris, de tout ça. Sauf peut-être sur soi-même. Mais celles et ceux-là savaient déjà qu’ils et elles aspiraient à sortir de la société de consommation, des énergies fossiles, du stress, du bruit, de l’esclavage salarial, de la pollution, du gaspillage, de la maltraitance environnementale, des inégalités sociales, de l’éducation qui les reproduit, des inégalités de richesse qui les entretient, et de l’absence d’alternative politique pour favoriser la révolution sociale. “Après le Covid, la colère”, et puis après ? On va aller vers où, vers quoi ? Mettons que la colère soit largement partagée, dans la population, depuis les plus démunis jusqu’à la classe moyenne supérieure ? Déjà ça, c’est pas gagné. Parce que tout le monde n’est pas en colère pour les mêmes raisons, et n’aspire pas aux mêmes solutions. Parce que pour certains, le retour à la normale, c’est avant tout aussi le retour d’un certain nombre de privilèges (qui n’avaient pas été complètement perdus, n’est-ce pas, juste suspendus dans le pire des cas). Alors on laisse de côté les classes moyennes supérieures ? Voire les classes moyennes dans leur ensemble ? Et on vise quoi, on vise qui ? Seulement les classes laborieuses et les chômeurs ? Il y a fort à craindre que ça fasse pas grand monde, au final. Il importe de bien se poser la question : cette crise est-elle un catalyseur ? Et si oui, de quoi ? Et pour qui ?

Par décence, il ne pourra pas être dit que la pandémie aura eu de bons côtés. La pandémie en elle-même, non. Bien entendu. Tout en nous se révolte à l’idée même de le penser. Mais le confinement, demandions-nous plus haut ? Mais la mise à l’arrêt de la frénésie de nos comportements en matière de consommation, de mobilité, de production, de loisirs / divertissements ? D’accord, on a mis sur pause et ça a eu du bon. La pollution a diminué de manière considérable, comme le signalent les observations de l’Agence spatiale européenne, ici. Pollution sonore, aussi. Mais si rien ne change ? Une minorité (composée d’adeptes de la décroissance et de contestataires) se retrouve au pied du mur, contrainte par ce retour à la normale à sacrifier, oublier, abandonner, mettre au rencart une bonne fois pour toutes ce moment suspendu où les bagnoles et les avions ont interrompu provisoirement leur va et vient frénétique. Reprendre chacun sa place dans le trafic. Rappelons que le 1% à qui profite ce mode de vie, reposant sur le travail d’autrui, ne subit pas l’inconfort des files d’attente et des embouteillages. Et quand ça se produit, ce n’est pas de la même façon. Retrouver les caddies remplis de denrées emballées, suremballées, importées de loin, voire de très loin, mais pour pas cher parce que la main d’oeuvre, là-bas, c’est pour rien. Retrouver le chemin du travail, avec ses horaires, son métro, ou auto, boulot, dodo, ses relations hiérarchiques toxiques et malveillantes, mais en fait, par-dessus tout, la contrainte d’y passer un temps dingue à y faire quelque chose, qu’on aime ou qu’on n’aime pas, pour gagner de l’argent (qui permet de rembourser les crédits), sans pouvoir consacrer ce temps-là à reprendre le pouvoir sur sa propre existence. Perdre sa vie à la gagner, air connu. Mais toujours si peu contredit ! Cette nécessité impérieuse du temps d’occupation du travail relève de l'évidence la moins remise en question, sans doute parce qu’on craindrait trop de se demander si l’on trouverait à quoi s’occuper sans cela. Le confinement a été contraint, par décision politique, en se fondant sur le ressort de la peur, principalement. Et en jouant sur celui de l’autorité des experts. Les libertés fondamentales ont été suspendues, et la docilité des populations a été eu rendez-vous. Qui aurait cru cela possible : suspendre toutes nos activités quotidiennes, travail école, consommation, mobilité, rassemblement, etc. ? On dira : il a bien fallu. Oui, il a bien fallu. Peut-être existait-il des alternatives. Dans l’urgence, pour soulager les travailleurs et travailleuses de la santé, il a bien fallu faire preuve de responsabilité. Mais nous autres anarchistes, nous pensons que de telles décisions pourraient être prises par consensus, en assemblées, sur le mode du communalisme libertaire par exemple. Non sur le mode de la posture martiale (« Nous sommes en guerre ») ou de l’autorité bienveillante (« C’est pour votre bien »). A quoi conduit l’obéissance, tout de même. Certainement pas à la rupture en tout cas. Et maintenant, qu’est-ce qu’on fait ? Rester chez soi, pour y disposer d’un temps de loisir de qualité ? Le confinement n’aura pas pu nous l’apprendre parce que c’est arrivé sous contrainte. Et parce que le télétravail a rattrapé bon nombre des confinés, assignés à résidence avec nécessité de continuer à rendre des comptes à un employeur. Oui, nous sommes ou serons bientôt libres de circuler à nouveau, de nous rassembler, de nous réunir. Mais nous retrouvons aussi tant d’obligations, d’impératifs, d’ordre établi. La distanciation des contraintes ? Le volet positif de la soi-disant « distanciation sociale ». Oui, aux yeux de certain·e·s, le confinement aura représenté une opportunité, peut-être provisoire, peut-être illusoire, de bousculer l’ordre établi.

Le confinement nous aura-t-il appris la décroissance ? Non, certainement pas. Parce que la décroissance, c’est pas ça. On résume souvent par le slogan : “Moins de biens, plus de liens.” Or les liens, justement, c’est là que le bât a blessé. SI seulement on arrivait à se dire que ce ne sont pas les magasins qui nous ont manqué, mais que c’est de pouvoir rencontrer la famille, les amis, les serrer dans nos bras, leur taper sur l’épaule, ou d’aller au théâtre, au cinéma ou au bistro, à la bibliothèque, au foot ou au resto... Peut-être ainsi sortirions-nous un peu grandi·e·s de l’épreuve. Et bien décidé·e·s à affronter tout ce qui limite notre faculté à faire société de manière solidaire. 



Pour préparer le terrain d’un futur changement, appeler à l’insurrection est vain. Puéril même. Le temps de la propagande par l’écrit et par l’exemple est venu. En constituant à de petites échelles, parfois simplement au niveau de la cellule familiale, avec des collectifs, des groupes de quartier, des expériences alternatives, il se peut que l’inspiration en gagne d’autres. Cela ne peut et ne doit exclure d’autres voies, résolument collectives à l’échelle sociale. Mais il ne saurait être question d’attendre ce changement pour commencer à le vivre, même partiellement. C’est une question de désobéissance individuelle. Et aussi d’honnêteté et d’intégrité. Et maintenant, alors, qu’est-ce qu’on fait ? On va commencer par énoncer ce qu’on ne veut plus, de quoi on ne veut plus, et de quoi demain pourrait être fait. Et au lieu d’écrire un programme, il convient d’expérimenter localement des modes de vie en rupture avec les habitudes de consommation, de mobilité, de loisirs, de politique aussi, qui entretiennent l’illusion de la croissance et de la production comme vecteurs de la prospérité. L’anarchisme en cela est une pensée éminemment dynamique. Elle n’est pas figée, elle ne se recroqueville pas sur un programme, ou sur des modèles ou des autorités doctrinales passées ou présentes. Elle est par nature expérimentale. Elle teste, s'adapte, obtient des succès, se trompe aussi parfois. Et quand elle se trompe, elle tâche de tirer parti de ses erreurs. On ne sait pas répondre avec précision, quand on est anarchiste, à la question : et maintenant qu’est-ce qu’on fait ? Car la réponse n’est pas écrite à l’avance. Elle s’écrit en cours de route, en chemin, en expérimentant la liberté, l’égalité et la solidarité, sans maître ni dieu. Vers une société juste, sans pouvoir ni privilèges, mais privilégiant les capacités de chacune et chacun, dans le respect de l’environnement et de l'humain.

Chélidoine.

Groupe Ici et maintenant de la Fédération anarchiste

Précarité : vivoter sur le CPAS dans la région du Centre

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En décembre dernier, le budget du Centre Public d'Action Sociale louviérois était présenté au Conseil Communal. La dotation CPAS augmente ainsi de 3,3 millions d'euros pour atteindre 16,65 millions d'euros. Triste constat, en six ans le nombre de bénéficiaires du Revenu d'intégration sociale (RIS) a doublé. Près de 3.000 personnes vivotent ainsi. Sans oublier le millier de personnes qui bénéficient d'aides individuelles.

L'avis de Freddy Bouchez. Freddy a travaillé au CPAS de La Louvière durant neuf ans. Il est aujourd'hui militant, pilier de l'Association de défense des allocataires sociaux (ADAS) et de la Marche des migrants de la région du Centre.


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Les anarchistes à nouveau fréquentables

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France Culture qui consacre une émission Les Chemins de la philosophie à Bakounine, le capital sympathie drainé par Isabelle Attard et son interview virale sur Reporterre, le quotidien de l'écologie, et maintenant RTBF Info qui enfonce le clou, en faisant à son tour l'éloge de la fréquentabilité des anarchistes... Une BD vient de sortir, signée Véronique Bergen sur les dessins de Winschluss (éditions du Lombard), intitulée L’Anarchie, et on en parle sur la chaîne du service public (lien). Que se passe-t-il ? Les médias plus ou moins mainstream et respectables auraient-ils découvert un nouveau continent ?


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