Ici et maintenant

Groupe belge de la Fédération anarchiste

Élimination de la discrimination raciale, vite !

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La Journée internationale pour l'élimination de la discrimination raciale est célébrée chaque année le 21 mars, pour commémorer ce jour de 1960 où, à Sharpeville (Afrique du Sud), la police a ouvert le feu et tué 69 personnes lors d'une manifestation pacifique contre les lois relatives aux laissez-passer imposées par l'apartheid.

Le système capitaliste n’aurait pas pu devenir la structure mondiale qu’il est aujourd’hui sans l’oppression coloniale des populations d’Afrique, des Amériques et d’Asie, ni la traite des esclaves. Le racisme fait partie de son fonctionnement. Il se sert des différences raciales et régionales pour dresser les exploité·e·s les un·e·s contre les autres, pour les empêcher de s’unir contre leur véritable ennemi, la minorité qui les exploite en se remplissant les poches d’oseille : la bourgeoisie, les riches, les affairistes !

La classe des travailleuses et des travailleurs n’a rien à attendre de toutes ces divisions religieuses, nationales et raciales. Les nébuleuses populistes nous poussent à la zizanie alors que nous, les exploité·e·s de tous les pays et de toutes les couleurs, avons le même intérêt à nous défendre des agressions brutales contre nos conditions de vie, contre les blocages et les réductions des salaires, le chômage, les expulsions, contre la diminution des prestations sociales et l’allongement de l’âge de la pension, contre la violence de l’État capitaliste et ses keufs, contre toute forme de contrôle aux frontières. Notre classe sociale doit songer à se rassembler. Unissons nos forces ! Il nous faut réfléchir afin d’organiser la société sur de nouvelles bases. C’est impérieux, c’est nécessaire.

Nous ne devons jamais perdre de vue que nos ennemis n’ignorent rien des conséquences des dispositifs politiques et policiers qu’ils établissent. S’ils le font en connaissance de cause, ils sont doublement coupables, d’atteinte à la vie d’autrui et de mensonge. Le racisme d’État tue, en mer, dans les aéroports, dans les centres fermés. Nous ne devons pas non plus perdre de vue le racisme ordinaire, attisé par des groupes et partis d’extrême-droite, appelant régulièrement à la violence et à la haine xénophobes. La vieille recette qui consiste à monter les prolétaires de tous pays les un·e·s contre les autres continue de faire florès, surtout lorsque les peurs et les frustrations générées par l’exploitation capitaliste laissent quantité de personnes démunies et vulnérables, surtout dans les milieux populaires.

C’est aussi à nous, groupes et mouvements de lutte sociale, de ne pas abandonner le terrain aux populistes et aux confusionnistes de l’extrême-droite raciste. C’est à nous d’annoncer à nouveau des horizons d’espoir et de solidarité adelphiques. Sans tomber dans les travers d’un universalisme intransigeant. En comptant réellement sur la diversité des sensibilités, des cultures et en s’enrichissant réciproquement des pratiques de liberté et de délibération en provenance de tous horizons. A nous enfin, de ne pas laisser la prérogative de la lutte antiraciste aux partis, syndicats et associations subsidiées, corps intermédiaires détenteurs de la bonne conscience et du paternalisme petit-bourgeois. C’est en luttant contre les privilèges que nous pourrons avancer vers une société d’égales et d’égaux, pour l’émancipation des peuples et une société autogérée.


Groupe Ici & Maintenant (Belgique) de la Fédération, 21 mars 2021



La révolte sociale du 18 mars 1886 à Liège

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Entre 1881 et 1885, en Belgique, le mouvement anarchiste connaît une période d’activités composée de hauts et de bas. Si le foyer actif est principalement concentré sur Bruxelles dans un premier temps, c’est lors de la commémoration de la Commune de Paris, en 1886, que le centre de gravité de l’action anarchiste va se déplacer de manière spectaculaire, vers Liège.

La Wallonie, dans le dernier quart du 19ème siècle, constitue la partie la plus industrialisée et la plus prospère du jeune royaume de Belgique. Le pays compte d’ailleurs parmi les nations les plus avancées en matière de développement du capitalisme industriel. Le suffrage universel n’existe pas, c’est le suffrage censitaire qui prévaut (116 000 « repus » contre 5 à 6 millions « d’esclaves »). Quelques ébauches de protection sociale ont vu le jour, fruit des revendications et de l’organisation de la contestation au sein du monde ouvrier. Les classes dirigeantes entretiennent l’illusion d’un climat social apaisé. Les anarchistes, considérés comme des agitateurs et soupçonnés de complot contre l’État, sont dans le viseur des dirigeants.

Au cours de l’année 1885, la répression a posé sa grosse patte sur le mouvement anarchiste, du côté de Bruxelles. Une descente de police de grande envergure a eu lieu au mois de juillet, rue Notre-Seigneur, très disproportionnée eu égard aux résultats. On ne découvre pratiquement rien qui démontre une menace émanant des milieux anarchistes contre la Sûreté de l’État. N’empêche, plusieurs anarchistes étrangers sont expulsés, déforçant ainsi le mouvement dans la capitale belge. Les animateurs bruxellois dudit mouvement, Monier, Govaerts, Stuyck, Wysmans, entre autres, commencent à tourner leurs regards vers la Wallonie.

Le 10 janvier 1886, un meeting se tient à Liège. Il est organisé par le groupe anarchiste liégeois, à l’instigation d’Edouard Wagener, Jean-Joseph Rutters et François Billen. Wagener a un passé de révolutionnaire déjà chargé. Admirateur de Bakounine, il a été sous-officier mais rétrogradé il finit par quitter l’armée. Tour à tour négociant, commissionnaire, fabricant de chaise, on le retrouve cabaretier en 1881, au Rivage à Herstal, une ville du bassin industriel liégeois. La même année, il prend la présidence de la fédération liégeoise de l’AIT, répondant au doux nom des « Va-nus-pieds ». Il semble faire partie des quelques uns qui lancent, au début de l’année 1886, le Cercle des anarchistes de Liège. Débuts en fanfare pour le groupe liégeois, qui organise le 10 janvier un premier meeting : « Pourquoi nous sommes révolutionnaires, pourquoi nous sommes anarchistes ». En février, le groupe annonce qu’il va organiser des réunions hebdomadaires. Dans la foulée, des groupes se constituent dans les villes de Tilleur, Jemeppe et Flémalle, toujours le long du bassin mosan. Verviers, la « ville lainière », non loin de Liège, est dotée d’une implantation anarchiste plus ancienne, notamment autour du cercle « L’étincelle ». Bruxellois et Verviétois soutiennent leurs compagnons liégeois en envoyant des orateurs prendre la parole lors des meetings.

Peu avant le 18 mars 1886, le groupe des Liégeois annonce l’organisation d’un défilé suivi d’un grand rassemblement, à l’occasion des 15 ans de la Commune de Paris. L’appel est signé des noms de Rutters et Billen. Il est placardé sur les murs et l’on y lit : « Continuerons-nous à laisser nos femmes et nos enfants sans pain quand les magasins regorgent des richesses que nous avons créées ? Laisserons-nous éternellement la classe bourgeoise jouir de tous les droits ? » Pour autant, les anarchistes craignent que leur initiative ne rencontre guère de succès, au point qu’ils prévoient d’emblée un « plan B » si les participants ne se pressent pas au portillon… Les autorités communales, de leur côté, ne prennent guère au sérieux ce qu’ils considèrent comme les rodomontades de quelques factieux isolés. Aussi le dispositif policier prévu par le bourgmestre-sénateur Julien d’Andrimont est-il relativement modeste.

Le 18 mars au soir, ô surprise… la place Saint-Lambert, au cœur de la cité ardente (Liège) est noire de monde. Deux à trois mille manifestants se sont rassemblés, des hommes, des femmes, des enfants, mineurs, ouvriers, venus de Liège et des alentours, de Verviers, mais aussi des Flamands, des Allemands… Il y a de la fièvre révolutionnaire dans l’air. Le peuple est en colère, car la crise est sévère. Les possédants se plaignent, pourtant ce sont tous ces « meurt-de-faim » qui en subissent les conséquences : les journées de treize heures sont leur lot et la paye diminue régulièrement. L’hiver est rude cette année là et le spectre du chômage hante les rangs ouvriers. Le défilé doit conduire le cortège jusqu’à la place Delcourt, en Outremeuse, au Café Le National, où les orateurs doivent prendre la parole. Sur le trajet, les chants fusent, on entend des « Vive la révolution », des « Morts aux bourgeois », des « Vive l’anarchie ». Autant dire que la température monte d’un cran en passant devant les vitrines des quartiers chics. Wagener se hisse sur les épaules d’un compagnon et harangue la foule : « Qui a produit ces richesses ? C’est vous, c’est l’ouvrier ! Vous les faites et vous n’en jouissez pas ! Vous mourez de faim avec vos femmes et vos enfants et vous laissez là toutes ces richesses... C’est que vous êtes des lâches ! » C’est l’étincelle qu’il faut pour mettre le feu aux poudres. Des vitrines sont brisées, on assiste à des scènes de pillage.

Pendant ce temps, le bourgmestre est en train de se taper des huîtres au cours d’une réception donnée en l’honneur du musicien Franz Liszt. Bientôt, les agapes sont interrompues par le tumulte d’une foule en colère qui s’est massée devant l’Hôtel de Ville. Un peu partout en ville, des foyers insurrectionnels inquiètent les bons bourgeois. Les autorités font intervenir en catastrophe un bataillon de gendarmerie tenu en réserve. Quarante-sept arrestations vont clôturer ce premier spasme insurrectionnel. Wagener lui-même, rentré tranquillement chez lui en train vers 22 heures, est arrêté le lendemain au saut du lit. Le surlendemain, le calme est revenu dans la cité ardente.

Il semble bien que la caste des possédants ait été incapable de détecter la capacité d’initiative des masses populaires. Le plus flagrant indice se fait jour si l’on considère que les quelques anarchistes organisés seront eux-mêmes pris de court par la tournure des événements et n’auront pas réussi à tirer parti de ce vent de révolte. C’est l’avis de l’anarchiste allemand Johann Neve, qui séjourne dans la région à la même période : « Je vous assure, écrit-il à Victor Dave, que s’il y avait eu un homme intelligent à cette manifestation, les insurgés auraient été les maîtres de la situation en deux heures de temps et les choses auraient pris une autre tournure. » Entre échauffourée et insurrection, les événements ont un avant-goût de révolution sociale manquée. Si ce n’est que la colère s’étend et déborde les limites de la ville de Liège proprement dites.

En effet, à quelques kilomètres de Liège, à Seraing, des tensions se sont élevées entre les mineurs et la direction du charbonnage de la Concorde (Jemeppe). Les mineurs - les houilleurs - entrent en action le lendemain de l’émeute liégeoise, sans lien direct d’organisation avec elle. Des tracts anarchistes sont diffusés le 19 mars et, dans un premier temps, la situation reste calme. Le lendemain, en revanche, c’est jour de paye et les houilleurs cessent le travail, de Tilleur à Flémalle sur la rive gauche de la Meuse, et d’Ougrée à Seraing sur la rive droite. Les revendications tiennent en peu de mots : augmentation des salaires, réduction du temps de travail et amélioration des conditions de travail. Eu égard aux événements de l’avant-veille à Liège, du côté des autorités, on est échaudé ! Le couvre-feu est instauré dès le 20 mars. Le dispositif mobilisé est considérable. En plus des forces de gendarmerie, le gouverneur provincial sollicite l’envoi de troupes : bataillons et escadrons convergent vers le bassin houiller. Les bords de la Meuse fourmillent de bonnets de gendarmes à poil (ou de bonnets à poil de gendarmes, sur ce point, les avis divergent)... C’est un véritable état de siège ! Dans un tel climat, les tensions montent. Des petites échauffourées éclatent, des bris de vitrine, des dégradations de biens matériels. Finalement, les premiers coups de feu sont tirés par la troupe et les premiers blessés tombent.

« La grève au pays de Liège eut la violence, mais aussi la courte durée d’une bourrasque », dira l’historien Van Kalken. C’est que la répression allait s’avérer très dure, en termes de peines de prison. La grève constitue toujours à cette époque une action illégale. Une quarantaine de prévenus se retrouvent condamnés, dès le 24 mars, à des peines allant de quatre à seize mois, pour avoir pris part à « l’affaire des anarchistes du 18 ». C’est sans doute aussi le manque de ressources des grévistes qui eut raison de leur entreprise. Sur les revendications des ouvriers, comme il se doit, les patrons des charbonnages vont par ailleurs demeurer inflexibles.

Au premier regard, il s’agit d’une série d’émeutes à caractère insurrectionnel et de grèves ne répondant à aucune stratégie concertée. Les événements n’ont a priori aucun lien entre eux. Mais si l’on considère les choses du côté des détenteurs de la violence légale, gouvernants et possédants furent prompts à mobiliser des moyens impressionnants, lorsqu’ils prendront la mesure de ce qui menaçait de se dérouler. On peut bien parler d’une « grande peur » de la bourgeoisie d’affaire en 1886… et du moment où le monde ouvrier, en Wallonie, prend conscience de sa capacité à transformer ses conditions de vie et de travail en résistant à l’oppression. L’épisode liégeois constitue le premier acte d’une pièce dont les suivants allaient se dérouler un peu plus à l’ouest, à Roux, notamment, du côté de Charleroi.



Arèdje ton char, Binamé !

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René Binamé est un groupe belge fondé en 1988. Troubadours libertaires. Trimardeurs du rock libre. Ils ne te proposent pas une soupe fade ou de l’eau de vaisselle. Ça cravache ! De vrais dynamitards de la zicmu. Les Archives de la Zone Mondiale et Aredje viennent de rééditer les albums Le Temps Payé Ne Revient Plus (2008) et Kestufé Du Wéékend ? (2000) en CD et LP. L’occasion rêvée pour un petit entretien avec Olivier, chanteur, batteur et membre fondateur du combo.

Rééditer l’album Kestufé Du Wéékend ? en plein confinement, dans un climat de couvre-feu généralisé, c’est presque une vanne malicieuse ?
Ça en a tout l’air mais en réalité, avouons-le, c’est le fait du hasard. Mais cette coïncidence est tristement intéressante.
Kestufé du wéékend ? Le morceau éponyme, c’était la to do list d’un cadre qui cravache et se cravache. Kestufé du wéékend en 2020 ? La question elle est vite répondue : « Je bride les interactions sociales, les réunions familiales, les rencontres amicales, je garde la seule chose qui compte, le travail, l’accumulation du profit. » On le sait qu’il y a plein d’activité qui doivent continuer voire augmenter, mais pas n’importe comment, et on en verrait bien d’autres disparaître sans les regretter, mais pas n’importe comment non plus. Ça c’est le sujet de Tic-Tac, le second morceau.
Il est à craindre que ce disque trouve une résonance avec l’actualité tant que nous serons sous la coupe du capital, tout simplement, et tout particulièrement en situation de crise quand le parti de l’ordre a le vent en poupe.

Sur Le Temps Payé Ne Revient Plus, on savoure deux reprises époustouflantes. De la variété française fignolée. Eddy Mitchell et Sheila sonnent chansonnier(e)s anarchistes! T’as été bercé par la chanson française populaire ? Ou c’est autre chose ?
C’est tout à fait ça, bercé par la chanson française, sous toutes ses formes, engagée, sérieuse, légère. Avec le recul, on se rend compte qu’énormément de chansons à première vue frivoles avaient un fond, parlaient sans en avoir l’air des problèmes de la vie quotidienne. Comme « L’heure de la sortie » de Sheila, mais beaucoup d’autres apparemment tout aussi inoffensives.
Et puis il y avait le papy Brassens, Moustaki, tonton Beaucarne, puis plus tard Trust, Brigitte Fontaine, Anne Sylvestre, Marc Ogeret, les 4 barbus, le GAM . Au final, quand Bérurier Noir est arrivé à nos oreilles, c’était encore de la chanson française, mais pas mal plus sombre et rugueuse, c’est clair.
Tout récemment, on s’est de nouveau fait plaisir en reprenant le « Merci Patron » des Charlots (en changeant le dernier couplet.

C’est un problème de pas mal de chansons d’avoir un ou deux couplets intéressants puis une chute qui rétablit l’ordre...) et le « Allez les gars » du GAM (mais là, on est dans une chanson d’emblée délibérément combative) !

Dans ce CD, on prend parti ! Sur l’esclavage salarié, les kermesses électorales et la délégation du pouvoir notamment ...
Y a une évolution. Nos premiers disques, y avait une bonne part de défoulement, de provoc, de dérision, du blasphème, de la moquerie. On ruait dans nos brancards du moment, un carcan catholique pesant. Nos cibles étaient classiques : le flic, le curé, le soldat. Puis on s’est rendu compte que même s’il y avait un symbole « dollar » sur la pochette de notre album
Vocation , à côté de galons et d’une croix, nous n’avions pourtant pas abordé le sujet de l’économie, de l’exploitation. Enfin si, mais par des reprises, l’Internationale dès nos débuts, puis une série de brûlots anarchistes. Avec Kestufé, on avait délibéré de le faire avec nos propres chansons.

On peut entendre une voix féminine sur deux morceaux. D’où vient ce fascinant et radical gazouillis ?
C’est Magali, du groupe parisien La Fraction, qui chante « Tic-Tac » et c’est Rachou, du groupe bruxello-suisse Pierre Normal, qui chante « Quelques mots sur le cirque électoral ». La Fraction, je pense qu’il ne faut plus les présenter, c’est quand même une référence absolue en punk-rock français, avec de beaux textes bien posés sur des riffs plein d’énergie. Pierre Normal, c’est sans doute plus confidentiel, c’est chantant, électronique, poétique mais loin d’être inoffensif.

A propos d’anarchie, qu’est-ce qui te séduit là-dedans ? Ce que tu en as retiré et qui est non-négociable ?
L’étymologie, absence de pouvoir, de commandement, c’est à la fois la séduction de base et c’est ça qui est non-négociable. Pour peu qu’on soit en froid avec les fauteurs de l’ordre, les petits chefs, le carcan familial, les profs autoritaires, on est forcément séduit si on a la chance de rencontrer l’anarchie dans ses lectures, des conversations, des films, des chansons. C’est romantique et ça pourrait se ramener à la phrase de Clémenceau : « L’homme qui n’a pas été anarchiste à seize ans est un imbécile. Mais c’en est un autre, s’il l’est encore à quarante. » C’est habile comme formulation, aussi beau que « tout corps plongé dans un liquide... » mais c’est tout. Et au final notre anarchisme n’a pas fondu avec l’âge, il s’est consolidé au contact d’initiatives concrètes de luttes et/ou au fil des concerts de soutien à des collectifs en tout genre, des fêtes de lieux de vie, de lieux de production ou de culture en autogestion en rupture avec les modes de fonctionnement dominants, de bâtiments ou terrains occupés en luttes contre des projets nuisibles.

Cette ardeur de musicien libertaire, c’est aussi pour tenter de vivre « en-dehors », d’échapper au salariat ? Vivre sa vie sans attendre l’âge d’or ?
Pour éviter le salariat, pour diminuer son emprise sur nos vies en tout cas, on est plutôt passé par la mise en commun, la vie en collectif, une relative austérité joyeuse. Notre activité musicale a certainement aidé puisqu’elle provoque beaucoup de rencontres qui nous apprennent énormément. Mais nous ne sommes pas des artistes professionnels. Pas par échec, c’est un choix initial délibéré, qui aurait pu fondre ou diverger par la suite mais qui ne l’a pas fait. Un choix qui nous permet de jouer sans impératif de rentabilité, de retour sur investissement. Notre parcours pourrait être vu comme une carrière qui n’a pas décollé, une incapacité à percer, mais vu de l’intérieur, c’est l’expression de notre refus de parvenir, de notre volonté d’être effectivement en-dehors de l’industrie du spectacle, de s’offrir et d’offrir autre chose.

Binamé est indissociable du label « Aredje ». C’est quoi c’t’histoire ? Et quelles récentes découvertes chouettardes sont proposées ?
C’est une histoire simple… Quand on a sorti notre premier disque en 1988, on s’est dit qu’il fallait un nom de label et on s’est fait plaisir en prenant un mot wallon qui évoque le désordre, le boucan, la chienlit. Avec quelques mots en plus, «Aredje, chal e asteure » ... Aredje, ici et maintenant ! Aredje peut ressembler à un vrai label mais à y regarder de plus près, on est longtemps restés pour l’essentiel (et avec plaisir) dans l’auto-production la plus basique avec les disques d’abord de René Binamé et des Slugs, puis de Beticiclopp, Crête et Pâquerette, La Marmite, les Lapins Électriques, Krakenizer. Ceci dit, ces dernières années, nous avons filé un plus ou moins petit coup de main à pas mal de groupes ce qui nous amène à une perle, le crépusculaire album « Je reviendrai » de Manu & the Bouret’s.

On se quitte en abordant les éventuels projets, les prochaines envies…
Les projets sont clairement sur pause, on a bien fait deux clips de confinement, mais on n’a pas trop envie de se lancer dans une existence virtuelle qui est tellement à l’opposé de ce qu’on cherche. On veut des bisous, de la sueur, des contacts, respirer ensemble, masqué·e·s s’il le faut, pas tout de suite s’il faut attendre que passent des vagues, mais on veut se secouer pour dépasser cela... du coup, nos répés, plus nombreuses que d’habitude, sont plutôt des temps de réflexion... ce qui est confortable pour les voisins !

Propos recueillis par Sandro
Groupe Ici & Maintenant (Belgique) de la Fédération anarchiste

Justice4Mawda

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A Mons, les 23 et 24 novembre prochains, le tribunal correctionnel devra juger des faits remontant au mois de mai 2018. A cette période, un gouvernement, dont le secrétaire d’état à l’asile et à la migration ne cachait pas ses sympathies pour les idées xénophobes, avait appelé les forces de l’ordre à un renforcement de la lutte contre l’immigration dite illégale. Les bons chiens de garde de service ne se sont pas privés de prendre au mot les consignes de leurs maimaîtres. Un minibus chargé d’une trentaine de migrants, une course-poursuite, un policier qui fait feu… La balle « perdue » vient toucher à la tête une fillette kurde de deux ans. Elle décédera peu de temps après. Le tribunal montois va devoir désigner les responsabilités de cette série d’actes qui ont conduit à la mort d’une enfant.


Dans la nuit du 16 au 17 mai 2018, Mawda, une fillette de deux ans, trouve la mort dans des circonstances à la fois lamentables et révoltantes. Elle a pris une balle, tirée par un policier, lors d’une course poursuite entre des véhicules de police et un minibus, sur l'autoroute près de Mons. Mawda, petite fille kurde, fuyait avec sa famille les violences de son pays. Le minibus, piloté par un passeur, transportait une trentaine de personnes migrantes, dites « illégales », à la recherche d’un endroit où vivre en paix. Les parents de Mawda, arrêtés et embarqués par la flicaille, ne pourront pas l’accompagner dans l’ambulance où elle mourra un peu plus tard.


Après les faits, les mensonges. Révoltants, immondes. Lorsque l'examen médical a déterminé que la fillette était morte d'une balle, d'autres mensonges ont suivis. Les réfugiés auraient tiré également, ou se seraient servi de la fillette comme bouclier humain…


Contentons-nous des faits. Une balle a été tirée par un policier et c'est cette balle qui a tué Mawda. L'enquête a permis de déterminer la vérité des circonstances. Au centre de cet embrouillamini, ce qui ressort, dans la lumière brute, c’est la mort d’une enfant de deux ans. Et c’est aussi la tristesse épouvantable de ses parents.


Le procès qui aura lieu à Mons les 23 et 24 novembre prochains va devoir déterminer les responsabilités des uns et des autres. L'officier est jugé avec le conducteur de la camionnette, ainsi qu’un présumé passeur. Le policier est jugé pour homicide involontaire. Comment justifier l’acte d’un policier qui sort son arme, la charge, vise un van transportant trente occupants, puis appuie sur la détente ? Cela n’a rien d’involontaire.


#Justice4Mawda

Nous sommes nombreux·ses à réclamer la justice pour Mawda, autrement dit : que le policier soit condamné pour ses actes. Que tous les mensonges et manipulations de la police et du parquet soient dénoncés et punis. Enfin, que la responsabilité écrasante du gouvernement belge et de sa politique migratoire soit exposée, dénoncée et condamnée.


Mawda est, bien malgré elle, devenue un symbole de lutte et de résistance : contre les violences policières, contre les violences d’état contre les personnes migrantes, contre le racisme ordinaire entretenu par une politique sécuritaire et aussi pour une société plus juste, plus libre et plus fraternelle, sans clivages ni frontières.


Groupe Ici & Maintenant (Belgique) de la Fédération anarchiste


En guise de souvenir, le groupe Ici & Maintenant partage ci-dessous un texte de l’artiste Jo Hubert, qui forme un diptyque avec l’œuvre présentée en illustration.


EXIL

Le mot exil sable l’œsophage, racle la gorge, laisse la bouche en sang.
Coincé dans le gosier, il ne franchira pas le mur-frontière de l'épiglotte. Jamais il n'atteindra le refuge utopique, atypique et dyspeptique hérissé de barrières par "ceux d'ici". L'exil aux relents de défaite a des airs de sens interdits.

Quémander, l'exilé n'en a pas l'estomac.
Il n'a que le cœur au ventre et le ventre à la rage de fuir le carnage, les ravages, le servage, le malheur d'être né là-bas, sur des terres trop disputées, mal irriguées, aux minerais convoités, aux minarets conspués. La haine est dure à digérer.

L'exilé perd ses billes, ses quilles et ses béquilles, son droit de revenir, la chance de l'oubli.

Jo Hubert


Texte & collage sur encre de Chine et encre blanche de calligraphie


Josiane (Jo) Hubert a fréquenté l'Ecole des Arts d'Anderlecht (section peinture), de 1991 à 1995. Elle a exposé en groupe, en duo ou en solo à Charleroi, Bruxelles, Nivelles, Mons, Les Bons Villers, Florennes, Euskirchen (Allemagne) … Pendant de nombreuses années, Jo Hubert a animé des ateliers d'écriture (entre autres pour des demandeurs d'asile). Elle a illustré « Fondus au Noir » de Jacqueline Fischer (Ed. Rougier) et a signé le frontispice de « Ce soir c'est relâche » de Marc Menu (Ed. Taillis-Pré). Elle est également l'auteure de quelques livres, dont « Chambre d'échos » (Ed. Rougier), « La mort est un coureur de fond » (Ed. Crocs électriques) et, dernièrement, « Assis ! » (Ed. Cactus inébranlable).


Denys-Louis Colaux - L'ami s'est esbigné

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Ce jeudi 23 juillet, Denys-Louis Colaux nous quittait. L’écrivain belge, le nouvelliste, le poète, le chic type, le provocateur flamboyant, l’aminche talentueux.

Denys-Louis Colaux était un épisodique compagnon de route de l’anarchie. Intéressé qu’il était par la proposition libertaire. Il regardait ça d’un œil bienveillant. 

Indiscutablement, sa classe littéraire était reconnue. Comme son ingéniosité, son travail et son inspiration. De l’émeraude !

Son œuvre poétique lui a notamment valu en 1994 le prix Émile Polak de l’Académie royale de langue et littérature françaises de Belgique, pour l’ensemble de son œuvre. En 1998, il reçoit le prix Frans De Wever pour son recueil de poèmes Le galop de l’hippocampe (Les Éperonniers). En tant que romancier, il a été finaliste du prix Rossel (événement majeur de la vie littéraire en Belgique) pour Le fils du soir, paru aux Éperonniers en 1998. Premier Prix concours «Un auteur / Une voix», Radio Télévision Belge francophone (RTBF), 1998. 

On lui doit aussi un important travail autour de la réalisatrice Nelly Kaplan : Nelly Kaplan, portrait d’une flibustière, Dreamland, 2002.

Mais le gaillard a des répulsions ! 

Il a un goût prononcé pour la bouffonnerie et le doute. Certes ! Une misanthropie dans le plus pur style individualiste. D’accord. Mais, il balance aussi ses glaviots. Il sème les gnons. Il t’harponne. Il souhaite secouer le cocotier ! 

En 1995, on lui décerne le Premier Prix Concours « Scénarios contre le racisme et l’extrême-droite », Romulus Films & Horizon 2000. Tu vois où je veux en venir ? Il soutiendra des événements antifascistes. Le racisme et la connerie des zigues lui mettaient le cerveau de traviole. 

Avec Verdun, il reçoit le Grand Prix de la Communauté française de la nouvelle 1999. Un pamphlet antimilitariste. Un gars dans la boue des tranchées. Envapé. Un rythme haché et sec. Rarement égalé. On dégueule sa guerre. 

Compagnon de route donc. En 1993, Il participe à La journée libertaire qui se tient à La Louvière. Une intervention poétique en compagnie de l’écrivain français Guy Ferdinande. A Écaussinnes et au 65 rue du Midi/Bruxelles, Il viendra causer avec Marc Wilmet de « Georges Brassens libertaire ». On peut le lire parfois dans le mensuel belge Alternative Libertaire.

En novembre 2012, à La Louvière, le jeune Papa Becaye Ba est agressé en raison de sa couleur de peau, il est tabassé à mort. Denys sort une carte blanche (1). Poignante, rageuse. Il file une toise à cette société qui permet le lynchage. Il nous met en garde. Attention aux duchnoques ! Gaffe à la résignation. À la banalisation.

Alors oui, sans jamais se rallier complètement, il sera un généreux complice. Un partenaire dévoué « des fils de la chimère/des assoiffés d'azur/des poètes/des fous.» (2)

L’ami s’est esbigné et c’est dur à encaisser. 

Sandro Baguet


1) http://www.lejim.info/spip/spip.php?article316

2) Les oiseaux de passage, texte de Jean Richepin, chanté par Georges Brassens


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