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«Cinq ans de métro» · interview de Fred Alpi

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En janvier dernier, le parisien Fred Alpi, chanteur-guitariste, poète, traducteur et romancier libertaire, était en mini-tournée en Belgique. Il présentait son premier roman. Entretien.

«Cinq ans de métro» est un roman à caractère autobiographique. Comment t’es-tu retrouvé à entonner des chansons françaises dans le métro parisien?

Ça a été le fruit du hasard. J’y suis d’abord allé pour me faire la voix, et pour me confronter avec un public très différent de celui que j’avais jusque-là l’habitude de rencontrer comme bassiste dans des groupes de punk rock ou de rock industriel. J’arrivais de Berlin, où j’avais habité quelques années. Je jouais à l’époque avec le groupe berlinois Sprung aus den Wolken. Arrivant à Paris, j’avais envie de chanter, en français, et de m’exercer sur des classiques de la chanson francophone. Le métro m’a semblé être le lieu idéal pour ça. Je ne m’attendais toutefois pas à y chanter pendant cinq ans, et que ça devienne mon métier.

On y croise une fameuse ribambelle de déclassé-e-s. Les vaincus de l’histoire et du capitalisme? Pas seulement?

On croise le monde entier dans le métro parisien. Des femmes, des hommes et des enfants de toutes origines, sociales, géographiques ou culturelles. Mais c’était à l’époque un lieu de refuge pour un certain nombre de gueules cassées de la société, et elles y étaient nombreuses. Ces victimes de la guerre de classe en ont été chassées depuis, elles ne collent pas avec l’image que la société capitaliste veut avoir d’elle-même, et préfère les cacher à la vue du public à qui il faut donner l’illusion que tout va bien, que ce soient les usagers qui partent travailler ou les touristes qui apportent des devises. Le métro parisien a au cours des dernières années été la parfaite illustration de la démarche qui consiste à punir les pauvres plutôt que de s’attaquer à la pauvreté.

Ton répertoire collait particulièrement bien à l’ambiance du métro?

J'ai paradoxalement redécouvert les classiques de la chanson française des années 50 et 60 lorsque j’habitais Berlin, et j’ai eu envie d’apprendre à en chanter quelques-uns. C’était musicalement très loin de l’univers punk rock et expérimental que je connaissais jusqu’alors, mais j’étais touché par les textes et leur interprétation. Boris Vian, Brassens, Brel, Gainsbourg, Dutronc, Ferré, Prévert et bien sur Edith Piaf ont ainsi petit à petit enrichi mon répertoire, et je trouvais effectivement toujours dans le métro de bonnes raisons de choisir l’une ou l’autre de leurs chansons. Elles résonnaient non seulement avec le nom ou l’ambiance des stations, mais aussi l’actualité du moment, ou encore mes états d’âme. Leur aspect consensuel permettait de toucher un public large, ce qui était aussi le but en venant chanter dans le métro. Chanter dans le métro est plus adapté au divertissement, où les chansons deviennent des clins d’oeil de complicité, plutôt qu’à l’interprétation de chansons originales, dont l’écoute demande trop d’attention par rapport au contexte.

T’en as retiré quoi de cette expérience?

J’ai vécu cette aventure alors que j’entamais ma trentaine, âge où il faut souvent faire des choix de vie et confronter ses désirs avec la capacité qu’on a à les satisfaire. Elle a aussi correspondu à mon retour en France, et à mon installation à Paris, où je n’avais jamais habité avant, ayant principalement grandi à Amiens, en Picardie, après être né en Suède. Sur le plan personnel, cette expérience m’a permis de comprendre que je me sentais vraiment à ma place en chantant, même dans le métro, et j’ai depuis organisé ma vie pour que la musique soit au cœur de mon quotidien. Ce périple métropolitain m’a ouvert à des publics très diversifiés, j’ai en général été bien accueilli par toutes et tous, et cette complicité, même fugace, m’a redonné espoir dans l’espèce humaine, au-delà des microcosmes que j’avais l’habitude de fréquenter dans les scènes alternatives. Et ça me rend désormais heureux chaque jour, malgré les difficultés que ce mode de vie implique, car j’ai le sentiment de vivre libre, enfin, le plus libre possible étant donné les circonstances actuelles dans une ville comme Paris.

Avec la distance que m’ont donné les quelques années passées à Bruxelles et à Berlin, j’ai aussi porté à l’époque un regard neuf sur la société française, que j’avais quittée lorsqu’elle se croyait socialiste, et que j’ai retrouvée convertie avec une ferveur quasi religieuse au néolibéralisme. Pourtant les preuves de la brutalité et des injustices produites par le capitalisme étaient déjà évidentes, même lorsque le système se parait des oripeaux de la modernité, ou pire, d’une image «de gauche». J’ai ainsi compris que la social-démocratie ajoutait le cynisme à la traditionnelle arrogance de la bourgeoisie. Cela a conforté les convictions anarchistes que j’ai depuis l’adolescence, et que j’ai alors étayées avec une réflexion politique plus profonde, mais surtout en m’impliquant en actes dans l’organisation d’une scène contre-culturelle antifasciste et libertaire à Paris.

Le choix de ta maison d’édition à présent. Les Éditions Libertalia: une évidence?

Oui, je n’en ai même pas cherché d’autre. Il faut préciser que les Éditions Libertalia ont été créées par Nicolas Norrito, à la suite du fanzine Barricata que nous avons animé avec lui et d’autres ami-e-s pendant dix ans. Nous avons aussi tous les deux joué dans la Brigada Flores Magon, et surtout organisé des dizaines de concerts ou des festivals de soutien, que ce soit dans le cadre du RASH (Red & Anarchist SkinHeads) ou de la CNT (Confédération Nationale du Travail). La complicité née de ces autres aventures se nourrit encore quotidiennement aujourd’hui, et je participe à ma mesure à la vie des Éditions Libertalia comme traducteur, ou pour organiser des rencontres et des concerts de soutien, encore. Il n’apparaissait pas envisageable que je publie ailleurs, c’est vraiment dans cet esprit que je voulais publier et faire vivre Cinq ans de métro. Les tournées de lectures-concerts que je fais en France ou en Belgique, dans des librairies ou des lieux culturels, se font toujours dans l’esprit alternatif que je défends, où la solidarité et l’amitié jouent un rôle essentiel.

Tu as traduit «Pirates de tous les pays» et «Les Forçats de la mer» de Marcus Rediker. Le sujet t’interpelle?

Pour parler franchement, pas particulièrement au départ, mais quand Nico m’a demandé de le faire, j’ai immédiatement accepté, car ça me semblait encore un nouveau territoire à explorer. Et j’ai découvert au fur et à mesure des traductions que l’histoire des marins et des pirates était bien plus diversifiée que je ne l’imaginais, mais surtout que leurs modes d’organisation, dès les débuts du capitalisme, ont eu une influence considérable sur les luttes sociales et les projets de sociétés émancipatrices. Les pirates sont à l’origine des premières formes de sécurité sociale et de caisse de retraite, en plus bien entendu des premières formes contemporaines d’organisations égalitaires, libertaires, antiracistes et antisexistes. Quant aux marins, ils sont à l’origine même du mot «grève», puisque le mot «strike», exprimait à l’origine le fait de fendre les voiles pour empêcher les bateaux d’appareiller. Ils ont créé les premières formes de syndicats, à une époque où le navire était la première forme d’usine, et où les marins n’avaient que leur force de travail à échanger contre un salaire. Je dois ajouter que les échanges et les rencontres avec Marcus Rediker ont été passionnantes, nous ne manquons pas de nous retrouver lorsqu’il vient à Paris.

Actuellement, tu as quoi sur le gaz?

En ce moment, je poursuis ma tournée de lectures-concerts autour de Cinq ans de métro, je repars en concert avec The Angry Cats, le power trio dans lequel je chante et je joue de la guitare, et nous préparons de nouveaux titres qui sortiront à l’automne 2019. Et j’ai commencé à travailler sur un second roman. Je ne m’ennuie jamais.


Fred Alpi sur la toile:
http://fredalpi.com
http://cinqansdemetro.fr
http://theangrycats.com

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