Ici et maintenant

Groupe belge de la Fédération anarchiste

Sandro Baguet : des collages immédiats

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L’art, l’anarchie et tout le toutim. On a eu envie d’en parler avec le copain Sandro Baguet. Sandro est militant libertaire et artiste plasticien depuis belle lurette, auteur de collages, d’encres et d’acryliques. Il a illustré plusieurs ouvrages toujours en lien avec les luttes sociales et ouvrières. Il fait également partie du groupe belge de la Fédération anarchiste Ici et maintenant. Christophe a recueilli ses paroles au cours d’une interview, à la Maison des huit heures à Charleroi. Retour sur une conversation autour de la lutte ouvrière, du punk et de l’engagement social ! [Cet article a été publié initialement dans le Monde Libertaire n° 1819, dans le dossier d'été consacré à l'art-narchie. Depuis, Sandro a également illustré la Une du numéro 1821 et continue son travail de collagiste.]

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Élimination de la discrimination raciale, vite !

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La Journée internationale pour l'élimination de la discrimination raciale est célébrée chaque année le 21 mars, pour commémorer ce jour de 1960 où, à Sharpeville (Afrique du Sud), la police a ouvert le feu et tué 69 personnes lors d'une manifestation pacifique contre les lois relatives aux laissez-passer imposées par l'apartheid.

Le système capitaliste n’aurait pas pu devenir la structure mondiale qu’il est aujourd’hui sans l’oppression coloniale des populations d’Afrique, des Amériques et d’Asie, ni la traite des esclaves. Le racisme fait partie de son fonctionnement. Il se sert des différences raciales et régionales pour dresser les exploité·e·s les un·e·s contre les autres, pour les empêcher de s’unir contre leur véritable ennemi, la minorité qui les exploite en se remplissant les poches d’oseille : la bourgeoisie, les riches, les affairistes !

La classe des travailleuses et des travailleurs n’a rien à attendre de toutes ces divisions religieuses, nationales et raciales. Les nébuleuses populistes nous poussent à la zizanie alors que nous, les exploité·e·s de tous les pays et de toutes les couleurs, avons le même intérêt à nous défendre des agressions brutales contre nos conditions de vie, contre les blocages et les réductions des salaires, le chômage, les expulsions, contre la diminution des prestations sociales et l’allongement de l’âge de la pension, contre la violence de l’État capitaliste et ses keufs, contre toute forme de contrôle aux frontières. Notre classe sociale doit songer à se rassembler. Unissons nos forces ! Il nous faut réfléchir afin d’organiser la société sur de nouvelles bases. C’est impérieux, c’est nécessaire.

Nous ne devons jamais perdre de vue que nos ennemis n’ignorent rien des conséquences des dispositifs politiques et policiers qu’ils établissent. S’ils le font en connaissance de cause, ils sont doublement coupables, d’atteinte à la vie d’autrui et de mensonge. Le racisme d’État tue, en mer, dans les aéroports, dans les centres fermés. Nous ne devons pas non plus perdre de vue le racisme ordinaire, attisé par des groupes et partis d’extrême-droite, appelant régulièrement à la violence et à la haine xénophobes. La vieille recette qui consiste à monter les prolétaires de tous pays les un·e·s contre les autres continue de faire florès, surtout lorsque les peurs et les frustrations générées par l’exploitation capitaliste laissent quantité de personnes démunies et vulnérables, surtout dans les milieux populaires.

C’est aussi à nous, groupes et mouvements de lutte sociale, de ne pas abandonner le terrain aux populistes et aux confusionnistes de l’extrême-droite raciste. C’est à nous d’annoncer à nouveau des horizons d’espoir et de solidarité adelphiques. Sans tomber dans les travers d’un universalisme intransigeant. En comptant réellement sur la diversité des sensibilités, des cultures et en s’enrichissant réciproquement des pratiques de liberté et de délibération en provenance de tous horizons. A nous enfin, de ne pas laisser la prérogative de la lutte antiraciste aux partis, syndicats et associations subsidiées, corps intermédiaires détenteurs de la bonne conscience et du paternalisme petit-bourgeois. C’est en luttant contre les privilèges que nous pourrons avancer vers une société d’égales et d’égaux, pour l’émancipation des peuples et une société autogérée.


Groupe Ici & Maintenant (Belgique) de la Fédération, 21 mars 2021



La révolte sociale du 18 mars 1886 à Liège

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Entre 1881 et 1885, en Belgique, le mouvement anarchiste connaît une période d’activités composée de hauts et de bas. Si le foyer actif est principalement concentré sur Bruxelles dans un premier temps, c’est lors de la commémoration de la Commune de Paris, en 1886, que le centre de gravité de l’action anarchiste va se déplacer de manière spectaculaire, vers Liège.

La Wallonie, dans le dernier quart du 19ème siècle, constitue la partie la plus industrialisée et la plus prospère du jeune royaume de Belgique. Le pays compte d’ailleurs parmi les nations les plus avancées en matière de développement du capitalisme industriel. Le suffrage universel n’existe pas, c’est le suffrage censitaire qui prévaut (116 000 « repus » contre 5 à 6 millions « d’esclaves »). Quelques ébauches de protection sociale ont vu le jour, fruit des revendications et de l’organisation de la contestation au sein du monde ouvrier. Les classes dirigeantes entretiennent l’illusion d’un climat social apaisé. Les anarchistes, considérés comme des agitateurs et soupçonnés de complot contre l’État, sont dans le viseur des dirigeants.

Au cours de l’année 1885, la répression a posé sa grosse patte sur le mouvement anarchiste, du côté de Bruxelles. Une descente de police de grande envergure a eu lieu au mois de juillet, rue Notre-Seigneur, très disproportionnée eu égard aux résultats. On ne découvre pratiquement rien qui démontre une menace émanant des milieux anarchistes contre la Sûreté de l’État. N’empêche, plusieurs anarchistes étrangers sont expulsés, déforçant ainsi le mouvement dans la capitale belge. Les animateurs bruxellois dudit mouvement, Monier, Govaerts, Stuyck, Wysmans, entre autres, commencent à tourner leurs regards vers la Wallonie.

Le 10 janvier 1886, un meeting se tient à Liège. Il est organisé par le groupe anarchiste liégeois, à l’instigation d’Edouard Wagener, Jean-Joseph Rutters et François Billen. Wagener a un passé de révolutionnaire déjà chargé. Admirateur de Bakounine, il a été sous-officier mais rétrogradé il finit par quitter l’armée. Tour à tour négociant, commissionnaire, fabricant de chaise, on le retrouve cabaretier en 1881, au Rivage à Herstal, une ville du bassin industriel liégeois. La même année, il prend la présidence de la fédération liégeoise de l’AIT, répondant au doux nom des « Va-nus-pieds ». Il semble faire partie des quelques uns qui lancent, au début de l’année 1886, le Cercle des anarchistes de Liège. Débuts en fanfare pour le groupe liégeois, qui organise le 10 janvier un premier meeting : « Pourquoi nous sommes révolutionnaires, pourquoi nous sommes anarchistes ». En février, le groupe annonce qu’il va organiser des réunions hebdomadaires. Dans la foulée, des groupes se constituent dans les villes de Tilleur, Jemeppe et Flémalle, toujours le long du bassin mosan. Verviers, la « ville lainière », non loin de Liège, est dotée d’une implantation anarchiste plus ancienne, notamment autour du cercle « L’étincelle ». Bruxellois et Verviétois soutiennent leurs compagnons liégeois en envoyant des orateurs prendre la parole lors des meetings.

Peu avant le 18 mars 1886, le groupe des Liégeois annonce l’organisation d’un défilé suivi d’un grand rassemblement, à l’occasion des 15 ans de la Commune de Paris. L’appel est signé des noms de Rutters et Billen. Il est placardé sur les murs et l’on y lit : « Continuerons-nous à laisser nos femmes et nos enfants sans pain quand les magasins regorgent des richesses que nous avons créées ? Laisserons-nous éternellement la classe bourgeoise jouir de tous les droits ? » Pour autant, les anarchistes craignent que leur initiative ne rencontre guère de succès, au point qu’ils prévoient d’emblée un « plan B » si les participants ne se pressent pas au portillon… Les autorités communales, de leur côté, ne prennent guère au sérieux ce qu’ils considèrent comme les rodomontades de quelques factieux isolés. Aussi le dispositif policier prévu par le bourgmestre-sénateur Julien d’Andrimont est-il relativement modeste.

Le 18 mars au soir, ô surprise… la place Saint-Lambert, au cœur de la cité ardente (Liège) est noire de monde. Deux à trois mille manifestants se sont rassemblés, des hommes, des femmes, des enfants, mineurs, ouvriers, venus de Liège et des alentours, de Verviers, mais aussi des Flamands, des Allemands… Il y a de la fièvre révolutionnaire dans l’air. Le peuple est en colère, car la crise est sévère. Les possédants se plaignent, pourtant ce sont tous ces « meurt-de-faim » qui en subissent les conséquences : les journées de treize heures sont leur lot et la paye diminue régulièrement. L’hiver est rude cette année là et le spectre du chômage hante les rangs ouvriers. Le défilé doit conduire le cortège jusqu’à la place Delcourt, en Outremeuse, au Café Le National, où les orateurs doivent prendre la parole. Sur le trajet, les chants fusent, on entend des « Vive la révolution », des « Morts aux bourgeois », des « Vive l’anarchie ». Autant dire que la température monte d’un cran en passant devant les vitrines des quartiers chics. Wagener se hisse sur les épaules d’un compagnon et harangue la foule : « Qui a produit ces richesses ? C’est vous, c’est l’ouvrier ! Vous les faites et vous n’en jouissez pas ! Vous mourez de faim avec vos femmes et vos enfants et vous laissez là toutes ces richesses... C’est que vous êtes des lâches ! » C’est l’étincelle qu’il faut pour mettre le feu aux poudres. Des vitrines sont brisées, on assiste à des scènes de pillage.

Pendant ce temps, le bourgmestre est en train de se taper des huîtres au cours d’une réception donnée en l’honneur du musicien Franz Liszt. Bientôt, les agapes sont interrompues par le tumulte d’une foule en colère qui s’est massée devant l’Hôtel de Ville. Un peu partout en ville, des foyers insurrectionnels inquiètent les bons bourgeois. Les autorités font intervenir en catastrophe un bataillon de gendarmerie tenu en réserve. Quarante-sept arrestations vont clôturer ce premier spasme insurrectionnel. Wagener lui-même, rentré tranquillement chez lui en train vers 22 heures, est arrêté le lendemain au saut du lit. Le surlendemain, le calme est revenu dans la cité ardente.

Il semble bien que la caste des possédants ait été incapable de détecter la capacité d’initiative des masses populaires. Le plus flagrant indice se fait jour si l’on considère que les quelques anarchistes organisés seront eux-mêmes pris de court par la tournure des événements et n’auront pas réussi à tirer parti de ce vent de révolte. C’est l’avis de l’anarchiste allemand Johann Neve, qui séjourne dans la région à la même période : « Je vous assure, écrit-il à Victor Dave, que s’il y avait eu un homme intelligent à cette manifestation, les insurgés auraient été les maîtres de la situation en deux heures de temps et les choses auraient pris une autre tournure. » Entre échauffourée et insurrection, les événements ont un avant-goût de révolution sociale manquée. Si ce n’est que la colère s’étend et déborde les limites de la ville de Liège proprement dites.

En effet, à quelques kilomètres de Liège, à Seraing, des tensions se sont élevées entre les mineurs et la direction du charbonnage de la Concorde (Jemeppe). Les mineurs - les houilleurs - entrent en action le lendemain de l’émeute liégeoise, sans lien direct d’organisation avec elle. Des tracts anarchistes sont diffusés le 19 mars et, dans un premier temps, la situation reste calme. Le lendemain, en revanche, c’est jour de paye et les houilleurs cessent le travail, de Tilleur à Flémalle sur la rive gauche de la Meuse, et d’Ougrée à Seraing sur la rive droite. Les revendications tiennent en peu de mots : augmentation des salaires, réduction du temps de travail et amélioration des conditions de travail. Eu égard aux événements de l’avant-veille à Liège, du côté des autorités, on est échaudé ! Le couvre-feu est instauré dès le 20 mars. Le dispositif mobilisé est considérable. En plus des forces de gendarmerie, le gouverneur provincial sollicite l’envoi de troupes : bataillons et escadrons convergent vers le bassin houiller. Les bords de la Meuse fourmillent de bonnets de gendarmes à poil (ou de bonnets à poil de gendarmes, sur ce point, les avis divergent)... C’est un véritable état de siège ! Dans un tel climat, les tensions montent. Des petites échauffourées éclatent, des bris de vitrine, des dégradations de biens matériels. Finalement, les premiers coups de feu sont tirés par la troupe et les premiers blessés tombent.

« La grève au pays de Liège eut la violence, mais aussi la courte durée d’une bourrasque », dira l’historien Van Kalken. C’est que la répression allait s’avérer très dure, en termes de peines de prison. La grève constitue toujours à cette époque une action illégale. Une quarantaine de prévenus se retrouvent condamnés, dès le 24 mars, à des peines allant de quatre à seize mois, pour avoir pris part à « l’affaire des anarchistes du 18 ». C’est sans doute aussi le manque de ressources des grévistes qui eut raison de leur entreprise. Sur les revendications des ouvriers, comme il se doit, les patrons des charbonnages vont par ailleurs demeurer inflexibles.

Au premier regard, il s’agit d’une série d’émeutes à caractère insurrectionnel et de grèves ne répondant à aucune stratégie concertée. Les événements n’ont a priori aucun lien entre eux. Mais si l’on considère les choses du côté des détenteurs de la violence légale, gouvernants et possédants furent prompts à mobiliser des moyens impressionnants, lorsqu’ils prendront la mesure de ce qui menaçait de se dérouler. On peut bien parler d’une « grande peur » de la bourgeoisie d’affaire en 1886… et du moment où le monde ouvrier, en Wallonie, prend conscience de sa capacité à transformer ses conditions de vie et de travail en résistant à l’oppression. L’épisode liégeois constitue le premier acte d’une pièce dont les suivants allaient se dérouler un peu plus à l’ouest, à Roux, notamment, du côté de Charleroi.



Quand les patrons se comportent en maquereaux

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Une grève des travailleurs et travailleuses a éclaté au Makro de Lodelinsart jeudi 25 février, en front commun syndical. Ce qui s’est passé dans cette antenne de la chaîne de magasins, loin de représenter un cas isolé, s’avère symptomatique d’une dérive maquerellienne de la dictature du patronat. Au turbin, les gagneuses, et si possible avec un compteur au cou ! Ce mépris des travailleurs et des travailleuses, à peine un an après le début de la crise sanitaire, laisse augurer d’un tournant décisif dans la lutte qui opposent les prolétaires à leurs ennemis de classe, patrons et bourgeois.

En un mot comme en cent, il s’agit de la vieille recette à l’œuvre depuis la nuit des temps : faire travailler d’avantage les ouvriers et ouvrières sans valorisation salariale à la clé. Autrement dit : travailler plus sans gagner plus… enfin, sans que ça rapporte un liard de plus aux travailleurs et travailleuses, mais pour augmenter les chiffres des directions et les dividendes des actionnaires !

Pour arriver à ses fins, chez Makro, on a mis au point un dispositif qui tient en peu de mots : d’abord, soumettre les équipes à un rythme de travail plus soutenu, par l’application d’une de ces trouvailles de petits génies de la rationalisation de l’exploitation : le logiciel TimeSkipper. Développé par des bullshit jobbers persuadés de devoir donner un sens à leur vie en faisant, à leur image, du job d’autrui un « job de merde », TimeSkipper règle le rythme de travail des ouvriers et ouvrières en leur expliquant mieux qu’eux-mêmes comment organiser leur planning. Un logiciel « qui nous dit comment faire le boulot, les palettes que nous faisons depuis plus de 20 ans ... Il nous dit quand pisser, quand manger, quand renseigner le client, quand l’aider tout simplement ... t’as pas intérêt à avoir la chiasse ou de tomber sur le client un peu âgé qui voudrait taper causette cinq minutes ! » Ô cette éternelle hantise patronale de se faire gruger par l’employé, qui lui vole les précieuses minutes de son temps d’exploitation !… TimeSkipper n’est qu’un des noms de l’oppression, paré des charmes de la technologie et de la rationalisation.

Ensuite, couper les représentants et représentantes syndicales de leur base. Facile ! Chacun, chacune devant rendre des comptes sur l’occupation et la rentabilisation de son temps de travail, impossible de t’entretenir avec ton ou ta déléguée, vu que ce n’est pas prévu dans cette petite merveille de logiciel !

Pour les représentantes et représentants syndicaux, vient ensuite le moment de la tentative pour initier un dialogue avec la direction. Mais là, c’est sur rendez-vous, avec une direction qui s’applique consciencieusement à faire la sourde oreille…. Le dialogue social, pour nos ennemis de classe, se résume et se résumera toujours à dicter leurs directives, afin d’augmenter leurs profits, face à des ouvriers et ouvrières censées répondre par un docile : « Oui, patron ! Merci, patron ! »

Eh bien, c’est un « Non » ferme et entier que l’équipe du Makro de Lodelinsart a fait entendre à la direction. Nous, anarchistes du groupe Ici & Maintenant (Belgique) de la Fédération anarchiste, apportons notre soutien à ces travailleurs et travailleuses dans leur refus de se laisser exploiter. Ce sont ces petits pas qui nous conduiront à un monde de demain émancipé de l’exploitation et du salariat. Désormais, nous aurons toujours un coup d’avance. Il ne s’agit plus simplement de sauver les droits acquis par nos luttes, mais de lutter pour un monde juste, une société autogérée, où l’entreprise appartient à celles et ceux qui la font tourner. Aujourd’hui, des piquets de grève isolés. Demain, le grève générale.


Groupe Ici & Maintenant (Belgique) de la Fédération anarchiste, 28 février 2021





Un arbre, un parc, une ZAD

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Les enjeux peuvent sembler parfois dérisoires, en réalité il n’en est rien. Lorsqu’il est question d’écologie et de protection de l’environnement, une bonne frange de suppôts souvent inconscients du capitalisme ont inventé depuis un peu plus d’une décennie un dispositif langagier qui dépolitise la problématique et déplace la conflictualité dans une posture indéfendable. TU défends les arbres, les fleurs, les petits oiseaux, les papillons, les tritons crêtés ? Pffft… Bobo, va ! Tu dénonces l’usage des pesticides, la bétonisation de zones naturelles, l’urbanisation et le développement commercial au détriment des espaces verts ? Pffft… Bien un truc d’écolo-bobo-gaucho, ça !…

Gaucho ? Ouf, l’honneur est sauf ! Y a donc bien du politique là-dedans. Certes, personne ne se sent à l’aise avec l’idée d’assumer le qualificatif de bobo : en somme, c’est une catégorie sociale qui s’apparente à la bourgeoisie privilégiée, dotée d’une prise de conscience environnementale, et à qui les privilèges économiques et symboliques permettent d’adopter des comportements cohérents vis-à-vis de l’environnement. En revanche, la prise de conscience s’arrête assez systématiquement sur le seuil de la question des privilèges de classe, justement, mais aussi sur la remise en cause du capitalisme comme responsable de l’épuisement des ressources, de la mise en péril de la biodiversité et de la destruction des écosystèmes.

Gaucho, par contre, ça nous informe sur l’endroit d’où vient l’attaque. Gaucho, c’est péjoratif, c’est celle ou celui qui suit comme un mouton une espèce de sens commun, sans réfléchir, des valeurs féministes, égalitaires, tenues pour éloignées d’une certaine réalité sociale, quelqu’un qui peut se permettre de défendre ces valeurs parce qu’il est détaché de ladite réalité (perte de repère masculiniste, gender théorie, islamisation de l’Europe, etc.). Islamo-gauchiste, le thème est à la mode outre-Quiévrain, à ce qu’on dit. Utopiste. Ou bisounours. La boucle est bouclée. Un bisounours ne fait pas de politique, donc la ramenez pas avec vos belles idées, vos arbres, vos p’tites fleurs et vos p’tits oiseaux… !

Sauf que non. Ce discours bien typé, c’est celui des fachos, notamment, c’est celui des idiots utiles de la machine à produire en détruisant. Celui des idiots utiles du capitalisme. Comme dans l’enfer de Dante, les cercles sont concentriques. C’est le cercle qui englobe tous les autres qui représente la véritable cause du problème et ce cercle, c’est celui du capitalisme, de la poursuite d’une concentration des richesses aux mains d’un cercle de plus en plus étroit, aux poches de plus en plus pleine. C’est au nom de cette dynamique mortifère que, depuis des décennies, l’exploitation des ressources, l’épuisement des écosystèmes, le sacrifice de la biodiversité sont instrumentalisés en vue de favoriser le profit. Juste en-dessous de ce cercle, des politiques malavisés s’obstinent à se convaincre et à convaincre le pôv’ monde que la solution à tous nos maux, paupérisation, chômage, déficit budgétaire, financement des pensions, etc. réside dans la croissance. Le déploiement de l’activité économique. Voire, ô imposture ! la croissance à vernis écologique, le développement durable, le capitalisme vert.

Il devient urgent de repolitiser le débat autour de l’environnement, en particulier quand on voit ce qu’un parti prétendu vert accumule comme incohérences dans des décisions où la démocratie locale est bafouée, méprisée. Vous avez dit : idiots utiles ? Mais non, voyons, c’est juste du réalisme économique, du pragmatisme politique.


Namur, capitale autoproclamée de la Wallonie, est actuellement le théâtre d’une ultime bataille. Autour d’un arbre. Un hêtre. Un hêtre remarquable. En théorie, ce statut protège ledit arbre de l’abattage. Pourtant, la décision suspendue depuis plusieurs mois est sur le point d’être mise en œuvre ce lundi 22 février. L’arbre doit tomber. Au nom de quoi ? Pour permettre - on croit rêver ! - l’extension d’une aile du casino de Namur… Ne nous y trompons, et peut-être ne nous braquons pas sur l’arbre qui masque la forêt. Ce n’est pas l’abattage d’un hêtre, fût-il remarquable, qui va accélérer la dégradation de l’environnement, le réchauffement climatique. Comme si on ne s’en doutait pas !… Oui, la terre va continuer à tourner sans le hêtre du casino. Mais cette action est symptomatique, encore une fois, d’une société qui est malade dans le choix de l’ordre de ses priorités. Qui se perd dans le choix de ses fins et de ses moyens. Et qui souffre aussi d’une imposture complète dans l’application de la démocratie locale, renforcée à travers la tartufferie d’un échevinat de la participation citoyenne.

Namur toujours, on se demande combien de temps encore les travaux, prévus de longue date, en vue de raser le parc Léopold, non loin de la gare, vont pouvoir être retardés. Les arbres doivent tomber. Cette fois, il s’agit de la construction d’un énorme centre commercial, propice à l’accueil de chaînes de grande distribution de la malbouffe et du textile. Ces enseignes qu’il est inutile de citer cumulent sans vergogne les qualificatifs de pollueurs et d’exploiteurs. Le problème est à la fois écologique et social. Non, la terre ne va pas s’arrêter de tourner pour une cinquantaine d’arbres sacrifiés au nom de l’expansion économique. Pour la suite, nous renvoyons ci-dessus.

Arlon enfin, où la ZAD tient toujours, la ZAD de la Zablière, située sur l’ancienne sablière désaffectée de Schoppach, lieu de grand intérêt écologique. Vouée à être anéantie pour y implanter un zoning commercial. La ZAD tient, malgré les menaces, malgré les annonces d’expulsion. La ZAD tient, pour combien de temps encore ? Jusqu’au moment où les impératifs économiques auront pris le dessus et inspireront aux pouvoirs locaux de se sentir autorisés à utiliser la force et la violence prétendues légales pour faire décamper les zadistes. Ces douces et doux rêveurs. Ces utopistes. Ces bisounours…. Encore une fois, non. L’enjeu politique ne peut pas être escamoté sous l’artifice d’un dispositif langagier. Une ZAD, c’est la protection d’un écosystème, c’est une façon de se grouper pour choisir la défense de la biodiversité plutôt que l’uniformisation et la standardisation d’une nature composée de parterres et de plantes en pot, plutôt que la bétonisation des sols, plutôt que la recherche du profit au prix du sacrifice de l’environnement naturel dont dépend l’équilibre de la vie. C’est aussi la poursuite d’un autre ethos, une autre manière de faire société, de vivre la communauté des êtres, à travers un mode de vie alternatif, ne dépendant pas ou peu des circuits productivistes, pollueurs et exploiteurs, anti-écologiques et anti-sociaux. Peut-être même s’y joue-t-il la recherche d’une société sans classe, sans rapport de domination, sans mainmise de l’État, où les groupes d’individus librement constitués prennent les décisions qui les concernent sans s’en remettre à des représentants fantoches, appliquant en réalité les recettes du capitalisme et du profit.

Un arbre, un parc, une ZAD… Juste pour une portion d’une petite partie du monde, ça pèse pas lourd. Multiplié, de par le monde, par dizaines, par centaines, par milliers d’hectares de nature rasés, liquidés, anéantis pour activer la machine à produire du fric au profit des nantis et des dominants, ça finit par peser lourd. On le sait depuis des décennies. On sait depuis des décennies que la machine s’est emballée et que ses conséquences ne sont pas seulement environnementales. Le choix de la ZAD, c’est aussi cela, en somme : prendre le parti de la protection des écosystèmes et de la biodiversité, indépendamment des privilèges de classe, contre la capitalisme, et contre tous ses idiots utiles, détracteurs de bobos-gauchos ou attentistes complices.

L’enjeu n’est pas négligeable, loin de là. A travers ces luttes locales, c’est le pouvoir et la domination même sous toutes leurs formes auxquels il convient de s’opposer, en vue de la réalisation d’une société autogérée, égalitaire et respectueuse des êtres autant que de l’environnement.


Groupe Ici & Maintenant (Belgique) de la Fédération anarchiste

Février 2021


Soutien aux groupes qui se mobilisent : Ramur, Collectif de sauvegarde du parc Léopold (Namur), Appel pour la sauvegarde des arbres à Namur, Zablière – ZAD d’Arlon, etc.

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